Chapitre 1 L'économie en principes

L'ÉCONOMIE EN UNE PAGE ?
"Ce qu'il y a de fascinant dans la science économique, c'est que ses principes fondamentaux tiennent en une page, que tout le monde peut les comprendre, et que pourtant rares sont ceux qui les comprennent."
Ce jugement est de Milton FRIEDMAN, un connaisseur sans doute puisque ce prix Nobel d'économie passe pour l'un des plus grands esprits de ce temps et l'un des vulgarisateurs les plus talentueux.
Relevant ce défi, un autre économiste, Mark SKOUSEN, a réellement rassemblé seize principes de l'économie en une page (avec l'aide de Milton FRIEDMAN d'ailleurs). On ne fera pas mieux ici.
Mais, d'entrée de jeu, une évidence apparaît : il n'y a rien de mystérieux en économie, et un gros commun bon sens en apprend autant que les traités les plus savants. La plupart des économistes sauvegardent leur monopole en s'exprimant de façon sophistiquée : ils embrouillent à l'envi les idées pour être les seuls à pouvoir les démêler ensuite.

L'ÉCONOMIE, UNE NÉCESSITÉ
L'économie s'oppose à l'abondance. Le paradis terrestre a été perdu : nous voilà condamnés à la rareté. Les ressources sont insuffisantes par rapport aux besoins à satisfaire. Certes les ressources augmentent sans cesse sous l'effet de la création humaine, mais les besoins des hommes progressent eux aussi, et encore plus vite. Rançon de son imperfection : l'homme est un éternel insatisfait, il en veut toujours plus. Il n'y aura donc jamais de pause, jamais de plénitude matérielle pour une humanité en recherche permanente.

L'ÉCONOMIE, UNE DIGNITÉ
Tout n'est pas négatif dans cette perpétuelle quête économique. L'homme y appose la marque de son action. Il a reçu mission de "dominer la terre", il parachève la création - certains diront : pour le compte de Dieu (c'est l'homme pro-créateur).
La liberté de l'action humaine fait toute la dignité de l'être humain. Par ses choix, par ses initiatives, par l'exercice de sa connaissance et de sa raison, la personne humaine se façonne et se grandit.
Voilà pourquoi les régimes privatifs de la liberté économique, parce qu'ils privent l'homme de tout projet personnalisant, finissent par devenir inhumains et ôtent tout espoir d'épanouissement. Ainsi faut-il interpréter l'effondrement du bloc communiste en 1989 : c'est l'inhumanité bien plus que les pénuries qui rendait la vie intenable.

LA RICHESSE, RÉPONSE AUX BESOINS
On dit souvent que l'économie est "la science de la richesse" (J.B. SAY). Si l'on entend par là, comme les mercantilistes du XVI° siècle, que le jeu économique consiste à amasser de l'argent, c'est une erreur. Si l'on veut dire que la richesse provient de la transformation de ressources naturelles par la main de l'homme, c'est une autre erreur (on devrait dire à ce propos fabrication, produit de l'homo faber). La création de richesses, encore appelée production, n'implique pas, ou pas nécessairement, la référence à la matière, à un bien physique (qu'il soit un métal précieux, un meuble, un tissu ou une automobile). Un produit, c'est avant tout un service, c'est à dire une réponse à un besoin. Et aujourd'hui la plupart des produits en circulation sont immatériels : l'enseignement, l'assurance, la culture, le transport, le tourisme.
Même dans les produits d'apparence "matérielle", comme l'automobile, la part de services qu'ils intègrent dans leur prix de revient est majoritaire : les bureaux de recherche, les concepteurs et dessinateurs, les brevets, les bureaux de méthodes, la comptabilité, la formation, les agences de publicité, les réseaux commerciaux, les ateliers d'entretien, les garanties, le financement, etc. Il serait donc déplacé de considérer toutes des activités comme des "parasites" si ceux qui s'y livrent comme une "classe stérile" - on dit parfois dans les usines "les improductifs". Les odes à l'agriculture et à l'industrie, sources de "vraies richesses", n'ont aucune raison d'être. L'important est de contribuer à satisfaire un besoin.

LES BESOINS RESTENT, LES PRODUITS CHANGENT
On parle de "création de richesses" et on a raison : les produits se multiplient, se diversifient pour mieux s'adapter aux besoins.
On parle de "création de besoins" et on a tort : les insatisfactions éprouvées par les hommes sont de même nature depuis l'origine des temps.
Besoins physiologiques (survivre, se nourrir, se protéger, se loger, s'habiller), besoins psychologiques (s'intégrer, s'affirmer, communiquer, échanger, partager), besoins intellectuels et spirituels (savoir, découvrir, convaincre, croire) : tous étaient inscrits dans la nature de l'homme des cavernes aussi bien que dans celle de la jet society.
Ce qui a changé, c'est l'intensité relative de ces besoins : quand la survie est assurée, on pense davantage au confort, et quand on a le confort on privilégie la culture ou les loisirs. Sans qu'il y ait de hiérarchie bien établie (par exemple le besoin religieux peut être le plus intense ou le plus négligé), on a connu historiquement des priorités assez stables (primum esserre, deinde philosophare).
Ce qui a changé, à coup sûr, c'est la qualité du service, c'est le couple produit-besoin. Des besoins traités naguère de façon rustique et somme toute peu satisfaisante sont aujourd'hui satisfaits de manière bien plus convenable pour l'être humain. Pour la plupart des gens, se déplacer était un luxe ou une corvée encore au début de ce siècle, c'est aujourd'hui d'une grande facilité, accessible à tous. Le changement a donc consisté à modifier l'approche du service, à trouver des produits mieux adaptés aux besoins éprouvés.

COMMENT SAVOIR ?
Mais comment orienter le changement ? Comment connaître les insatisfactions majeures ? Comment savoir les produits qui conviendront le mieux ? Ces questions sont d'autant plus difficiles à traiter qu'elles ne peuvent recevoir un traitement individuel. L'économie à la Robinson Crusoe n'existe pas - sauf dans l'hypothèse extrême décrite par le romancier où un individu cherche à satisfaire par lui-même les besoins qu'il éprouve lui-même. Dès que Vendredi arrive sur l'île déserte, tout change : dans un groupe même restreint, chacun réagit à sa façon, mais doit tenir compte des autres. Une interdépendance s'installe. Mais elle s'accompagne d'une incertitude radicale sur les choix et les possibilités de chaque membre de la communauté.
On peut surmonter cette incertitude en obligeant tous les individus à se conformer à un modèle unique, à un schéma collectif. L'économie est alors dirigée, planifiée. Un tel système est à base de commandement, il ôte bien vite au plus grand nombre la moindre liberté économique et confie à une minorité la tâche redoutable de faire le bonheur des autres malgré eux. Une autre méthode consiste à accepter le principe de l'éclatement du savoir. Chacun détient une parcelle de la réponse, et il faudra s'accommoder de l'incertitude qui pèsera désormais sur les relations entre les hommes dans une économie individualisée et décentralisée.

L'ÉCHANGE RAPPROCHE PRODUITS ET BESOINS
En fait, l'incertitude propre à une économie décentralisée est gérée grâce à l'échange. Pour connaître ce que les autres désirent, et comment nos produits rencontrent leurs besoins, rien ne vaut l'échange. L'échange permet d'évaluer ce que nous proposons : combien nous en donne-t-on ? Réciproquement nous ne concluons l'échange que si ce qu'on nous donne en contre parie nous convient.
Le contrat, le marché passé entre partenaires libres et autonomes, permet de concilier des intérêts apparemment différents, sinon opposés. Le marché est un processus de découverte : à travers l'échange réalisé nous prenons connaissance de la correspondance entre ce que nous offrons et ce que les autres demandent, et entre ce que nous demandons et ce que les autres offrent.

LA VALEUR DES PRODUITS EST MARCHANDE
Ainsi, un produit bien vendu est celui qui rencontre le désir des autres, il a des débouchés, des clients sont décidés à payer le prix. A l'inverse, l'absence ou l'insuffisance des clients traduit une désaffection pour le produit. Le prix sur un marché est donc ajusté aux conditions de l'échange : il est un "juste" prix.
Quand il y a des personnes disposées à payer le prix d'un produit, cela signifie qu'il a passé avec succès son examen de conformité sociale : il correspond à ce que les gens attendent. Le produit est bien une richesse, puisqu'il rencontre un besoin. A l'inverse, un produit sans client n'est pas une richesse, mais un gaspillage : personne n'en veut, et le temps et les efforts passés à cette production inutile sont perdus pour tous.

LA CONTRE PARTIE DE LA VALEUR CRÉÉE : LA MONNAIE
La valeur reconnue par le marché (c'est à dire par les clients) à un produit permet de rémunérer ceux qui ont participé à la production. Dans une économie d'échange, on s'aperçoit rapidement de l'avantage qu'il y a à se servir d'une monnaie. En échange de son activité, le producteur est rémunéré par la remise d'une quantité de monnaie d'une valeur équivalente à celle de son produit. Faute de pouvoir satisfaire directement ses besoins en consommant sa propre production, il va accepter un droit sur la production des autres, et c'est la dépense de cette monnaie, c'est l'exercice de ce droit qui lui permettra de satisfaire ses besoins.
La monnaie est donc un droit social, un pouvoir d'achat généralisé.
Elle donne au producteur une liberté considérable : il fera usage de son droit quand il le voudra, et pour se procurer ce qu'il voudra. On mesure le progrès par rapport au troc, dans lequel chacun est obligé de prendre sur-le-champ ce qu'on lui propose, et rien d'autre.

LA MONNAIE PERMET LA GESTION DU TEMPS
Se servir de la monnaie permet également d'élargir son horizon temporel, et de faire des calculs et des projets sur une très longue période. Au lieu de vivre au jour le jour, en prenant les choses comme elles viennent, grâce à la monnaie il est désormais possible de faire des réserves pour l'avenir, de constituer ainsi une épargne et d'accumuler un patrimoine, un capital.
Le capitalisme n'est pas seulement un système de propriété privée du capital, c'est avant tout un système qui permet de capitaliser, c'est à dire de donner une valeur actuelle à des richesses futures et réciproquement d'anticiper aujourd'hui une valeur future.
La capitalisation permet à son tour d'accumuler sur plusieurs années, et souvent sur plusieurs générations, le fruit de l'activité productive menée à un moment donné.
Evidemment, quand on prend son temps, quand on a le temps pour soi, on prend des décisions plus judicieuses que lorsqu'on est soumis à la pression du quotidien. Voilà pourquoi les régimes qui limitent ou paralysent la propriété et la capitalisation sont inefficaces, mais aussi inhumains : ils mettent les hommes sous pression.

LES PRODUITS S'ÉCHANGENT CONTRE LES PRODUITS
L'intervention de la monnaie dans l'échange n'en modifie pas la nature profonde. La valeur du produit des uns leur confère un pouvoir d'achat équivalent sur les produits des autres.
Tout se passe comme s'il y avait échange de services : j'ai produit pour vous, vous avez produit pour moi. Au passage, on notera que l'ajustement des prestations n'est pas seulement quantitatif (valeur globale des produits échangés) mais aussi qualitatif (répartition de la valeur entre divers types de produits, adaptés aux différents besoins). Ces produits échangés sont bien des richesses réelles, au sens déjà évoqué.
La société économique est donc faite d'un réseau d'activités complémentaires, qui se coordonnent sans l'intervention d'un arbitre ou d'un planificateur. La fameuse "main invisible" d'Adam SMITH qui règle l'ordonnancement d'un marché est en fait constituée de l'interdépendance des produits, des besoins et de la combinaison de leurs valeurs et de leur prix.

L'ENTREPRENEUR COORDONNE L'ENSEMBLE
Dans la coordination générale des actions individuelles, l'entrepreneur a un rôle particulier et déterminant. Il perçoit les signaux émis par le marché : les prix sont des indicateurs de rareté et d'abondance. Ces déséquilibres ne sont bons pour personne : ils signifient que les activités productives sont mal orientées, trop faibles ici trop débordantes là. L'entrepreneur a pour mission et pour intérêt de résorber ces déséquilibres, et de déplacer les capitaux et les emplois vers les activités trop négligées, qui sont aussi les plus profitables pour lui.
En pourvoyant le marché en produits fortement attendus par les clients, l'entrepreneur réalisera de substantiels bénéfices dus à son innovation. A terme cependant, ces bénéfices disparaîtront parce que la demande sera moins pressante et parce que l'offre sera venue se grossir de tous les concurrents qui imiteront l'innovateur et lui disputeront les parts de marché. L'entrepreneur n'aura plus qu'à recommencer et à s'intéresser à de nouveaux déséquilibres, à d'autres innovations : il a une exigence d'adaptation permanente.

L'ENTREPRENEUR CRÉATEUR DE RICHESSES
Si l'on définit la richesse comme la réponse à un besoin, l'entrepreneur est un créateur de richesses. On dit encore qu'il dégage une "valeur ajoutée". Grâce à son initiative il y a désormais une meilleure satisfaction, un meilleur usage des ressources qu'auparavant. L'entrepreneur valorise ainsi l'activité de tous ceux qui participent à la production sous son impulsion. Il rend cette activité productive, ou davantage productive. La recherche de la productivité n'est rien d'autre qu'une tension de tous les instants en vue de tirer le meilleur parti du travail des salariés, de l'argent des épargnants. L'entrepreneur a le devoir de gérer les ressources qu'il emploie au mieux des intérêts de ses clients.

LE PROFIT RÉMUNÈRE L'ENTREPRENEUR
Quand il gère au mieux les intérêts de ses clients - ce qui signifie qu'il propose des produits qui les satisfont, et qu'ils "apprécient" (i.e. pour lesquels ils sont disposés à payer un prix relativement élevé), l'entrepreneur réalise un profit. Il est rémunéré pour la fonction sociale qu'il a assumée : mieux affecter les activités productives au service de la communauté.
Ce devoir lui est reconnu même s'il n'a pas fourni lui-même le moindre travail ni apporté le moindre capital. Mais dans la pratique, beaucoup d'entrepreneurs individuels participent directement et financièrement à l'activité de leurs entreprises ; cependant ils renoncent au salaire et aux intérêts auxquels ils pourraient prétendre pour se payer sur les résultats de leur entreprise : ils sont donc incités à ce que ces résultats soient bons.
L'incitation peut être tout aussi forte pour les grands directeurs des entreprises en formes de sociétés. Ces dirigeants sont des salariés, mais ils doivent en permanence des comptes aux associés, aux actionnaires (s'il s'agit de sociétés par actions).
Le contrôle est juridique (le directeur peut être licencié par des administrateurs et des actionnaires mécontents) mais aussi financier (quand les résultats ne sont plus bons, la valeur des actions baisse, les actionnaires peuvent vendre et l'entreprise peut changer de mains). Il faut donc avoir la confiance des actionnaires autant que celle des clients.

A CHACUN SUIVANT SON MÉRITE
Globalement, c'est le marché (c'est à dire l'ensemble potentiel des clients) qui reconnaît les mérites de ceux qui participent à l'activité productive. De même que le mérite de l'entrepreneur est récompensé par le profit, celui du travailleur est rémunéré par le salaire, et celui des épargnants par l'intérêt.
La part des uns et des autres est liée à leur productivité respective, à la part de valeur ajoutée qu'ils ont contribué à créer. Donc, tout accroissement de la rémunération, c'est à dire toute hausse des revenus monétaires, ne peut avoir pour origine qu'un gain de productivité.
Chacun a la propriété de la richesse qu'il a créée. Ce principe est évidemment un puissant stimulant à la création, à la productivité, à l'innovation, à l'adaptation. Voilà qui explique sans doute le très grand dynamisme de l'économie fondée sur les actions personnelles coordonnées par le marché. Et, en faisant jouer le ressort de l'intérêt personnel, ce système sert l'intérêt général, puisque tout est orienté vers un meilleur service, vers une meilleure satisfaction des besoins éprouvés par les uns et les autres.

LES PRINCIPES SONT-ILS RÉALISTES ?
A l'énoncé de ces principes, on peut comprendre pourquoi au XIX° siècle l'économiste français F. BASTIAT concluait aux "harmonies économiques". Mais on peut aussi mesurer l'écart de la réalité aux principes. Nul ne croit aux harmonies économiques, nul ne les observe dans la vie de tous les jours. Ce que nous rencontrons aujourd'hui c'est le plus souvent la contestation de l'économie, parce qu'elle ne fonctionne pas aussi bien qu'elle le devrait d'après ses principes de base. Faut-il remettre en cause les principes ?


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