Chapitre 6 Les adaptations


Etre performant, c'est suivre le progrès. Pour suivre le progrès, il faut disposer de l'information voulue : le marché y pourvoit.
Finalement, être performant, c'est suivre le marché.
Ne pas s'en tenir à cette logique élémentaire, vouloir ignorer et l'ambition de la performance, et les indications du marché, c'est aller au-devant de nombreux désordres. Ils prennent la forme principale de l'inflation et du chômage : il n'y a de crise que par inadaptation.
S'en tenir à la logique du changement n'est pas pour autant facile : les adaptations sont toujours coûteuses. Elles doivent pourtant se faire, et cet impératif est d'autant plus pressant que l'espace économique s'élargit.


LA CRISE DU MAL INVESTISSEMENT


Considérons d'abord l'aspect négatif des choses : que se passe-t-il quand il y a refus d'adaptation ?

Il n'est pas besoin d'être très imaginatif pour connaître la réponse : il suffit d'observer ce qui s'est passé après le premier choc pétrolier (1973-1975) dans la plupart des pays occidentaux (avec une exception notable, celle de l'Allemagne Fédérale).

Jusqu'aux années soixante-dix, la plupart des économistes et des gouvernements ont vécu sur l'idée que l'économie vivait au rythme du couple inflation-chômage. Certes tous deux étaient considérés comme des fléaux, mais des fléaux que l'on prétendait maîtriser en utilisant l'un contre l'autre : l'eau et le feu.

La base de cette croyance solide était la théorie keynésienne du chômage. KEYNES, sans doute hâtivement, avait analysé le chômage comme un phénomène purement passager ("conjoncturel") dû à une léthargie provisoire de la demande globale : quand les consommateurs et les investisseurs s'endorment, quand les gens épargnent trop et ne dépensent pas assez, les débouchés se restreignent, les entreprises révisent leurs plans à la baisse, n'embauchent plus ou renvoient du personnel. De là, on tire facilement le remède miracle anti-chômage : il faut et il suffit de relancer la dépense globale. Comme les particuliers (ménages, entreprises) ne dépensent pas spontanément leur argent, l'Etat doit prendre le relais : les dépenses publiques sont de nature à "réamorcer la pompe" et à relancer l'ensemble des activités. Ce remède miracle rencontre et renforce les idées d'état Providence fort à l'honneur depuis cinquante ans : les dépenses publiques permettent non seulement d'éliminer le chômage mais aussi de donner à l'Etat le rôle d'orientateur de la vie économique, à travers ses investissements, et d'arbitre social, à travers sa politique des impôts et des transferts.


Le danger d'une telle politique est de conduire assez vite à l'inflation. Pour financer ses dépenses publiques supplémentaires, l'Etat peut avoir recours à l'impôt. Mais l'impôt ne va-t-il pas diminuer encore plus la dépense privée, déjà léthargique ? Bien que tous ne soient pas d'accord sur ce point, les keynésiens ont eu peur de cet "effet d'éviction" : ce que l'Etat dépenserait ne serait plus dépensé par les particuliers. D'autre part, même élastique, la "matière fiscale" n'est pas compressible à l'infini. Enfin la dépense publique mérite d'être relevée avec une intensité et une rapidité dont s'accommode mal le levier budgétaire. Dans ces conditions, il est vite tentant de recourir à un moyen de financement des dépenses publiques facile : la création de monnaie. La "planche à billets" permet aux gouvernants de faire les injections de pouvoir d'achat et de crédits qui devraient assurer la relance. Comme l'effet sur la production n'est pas immédiat, il y aura une période pendant laquelle un supplément de dépenses ne rencontrera pas un supplément de produits : d'où une tension sur les prix. Cette tension inflationniste est un risque que l'on accepte de prendre dans la perspective de résorber complètement le chômage.

La vision keynésienne de la macro-économie aboutit ainsi à présenter la machine économique actionnée par deux leviers, celui de l'inflation et du chômage. Quand une poussée de chômage est enregistrée, on fait jouer la manette de l'inflation. Si l'économie s'emballe et si tous les facteurs de production sont utilisés, on fait jouer la manette du chômage  : il faut freiner. Inflation et chômage sont donc deux leviers, ou deux écueils entre lesquels un gouvernement avisé va naviguer, en fonction de la conjoncture. Inflation et chômage devraient s'exclure mutuellement, c'est ce que traduit la célèbre "courbe de Phillips".
Tout cela semble d'une cohérence parfaite, et a légitimé les politiques d'intervention conjoncturelle permanente de la part des gouvernements ; politiques faites d'alternances d'accélérations-relances et de ralentissements-freinages, encore appelées politiques de "stop and go", ou politiques "discrétionnaires". Malheureusement ce qui s'est passé à partir de 1973 a ruiné l'analyse précédente, et les politiques discrétionnaires conjoncturelles ont ruiné les économies occidentales. La fameuse courbe de Phillips a commencé à diverger, ce qui signifie que nous avons rencontré une nouvelle conjoncture, tout à fait incompatible avec le raisonnement keynésien : le taux de chômage devenait de plus en plus insensible au taux d'inflation et, peu à peu, les pays qui avaient le plus d'inflation sont devenus ceux qui avaient aussi le plus de chômage.


Que s'était-il passé ?
C'est que l'analyse keynésienne était fausse, et proposait une explication tout à fait inacceptable du chômage. Inacceptable parce qu'elle privilégiait la demande au détriment de l'offre, comme si l'offre s'adaptait obligatoirement.
Inacceptable parce qu'elle était trop globale et ignorait totalement les changements structurels qui accompagnent naturellement l'évolution économique ; en particulier aucune place n'était faite au jeu des prix relatifs.

En résumé, KEYNES n'avait pas compris que l'économie est à base d'adaptations, et que ce sont les refus de s'adapter qui mènent à la crise.
Reprenons en effet notre analyse du progrès, et observons comment se déroule un processus de croissance. Nous ne pouvons imaginer qu'il s'agisse d'une avancée générale sur tout le front. Quand il y a 3% de croissance du PIB nous ne pouvons croire que toutes les activités augmenteront à ce rythme de 3%, de façon uniforme. Ce 3% global masque des disparités considérables, des accélérations brutales ici, et des stagnations ou des déclins ailleurs. Comme on l'a vu, les efforts économiques ne cessent de se diversifier, de se redistribuer.
Il y aura bien un moment où les ajustements nécessaires ne se feront pas exactement. Alors, dans quelques entreprises, dans quelques secteurs, il y a "crise" : les adaptations exigent que l'on mette provisoirement un frein. Il faut repartir sur de nouvelles bases, faire des corrections de trajectoire. Cette phase de "remise en ordre" peut durer quelque temps, le temps que les nouveaux emplois soient créés et que les facteurs de production aujourd'hui libérés soient réintroduits dans le processus productif. Ce chômage des hommes (et des capitaux) peut être appelé chômage d'adaptation, les économistes disent encore "chômage frictionnel" (il y a des "frottements" dans la machine économique). Nous pourrions dire qu'il s'agit d'un "chômage progrès", en ce sens qu'il est la rançon inévitable à payer au changement. Que l'on ne s'y trompe pas d'ailleurs ! L'importance de ce chômage est très minime, on a pu le chiffrer autour de 1,5 à 2% maximum de la population active. D'autre part, ce chômage est de courte durée. Enfin rien n'empêche que les chômeurs bénéficient, comme tous autres citoyens, d'un minimum de ressources garanti par une procédure d'assurance par exemple.


Mais c'est justement au moment où ce chômage frictionnel apparaît que les sirènes interventionnistes entonnent leur chant. Et elles persuadent les premiers intéressés (entreprises en difficulté, chômeurs en attente d'emplois) que tout cela peut s'arranger pour peu que l'Etat fasse quelque chose. Que va-t-il faire ? Il va d'abord rassurer : les difficultés que vous connaissez ne sont pas de votre fait, c'est un pur accident "conjoncturel" dû à une défaillance provisoire du marché. Les gens préfèrent entendre ces propos lénifiants plutôt que de s'entendre dire que leurs produits n'ont plus l'accord de la clientèle, que les structures de l'entreprise ne sont plus adaptées et que ce type d'activité n'a plus aucun avenir. Après avoir rassuré, l'Etat va payer : il va soutenir la conjoncture générale, et les gens en difficulté, par une politique généreuse du crédit, des salaires, par une protection contre la concurrence étrangère, par une réglementation qui s'appliquera à tous, bien ou mal portants. Tout cela se traduit en injection de monnaie excédentaire, et mène assez rapidement à des tensions inflationnistes. Pendant ce temps, rien n'est réglé quant au fond : les adaptations ne se sont pas faites, les purges n'ont pas été administrées. De la sorte, l'économie poursuit son bonhomme de chemin de façon de plus en plus boiteuse. Quelques mois plus tard, la "crise" est à nouveau au rendez-vous, et il faut maintenant des interventions de plus en plus massives pour provoquer une relance de plus en plus artificielle, donc de plus en plus éphémère. On se contente de passer des caps, qui sont d'ailleurs souvent comme par hasard des caps électoraux, en espérant que la conjoncture sera enfin stabilisée et que le cours des affaires reprendra normalement. En fait, sauf circonstances exceptionnellement favorables, rien ne redémarrera, parce que les adaptations nécessaires n'ont jamais été réalisées.


Il arrivera un jour où l'économie sclérosée, aux structures vieillies et rigides, sera confrontée à une difficulté à peine plus forte que celles que le hasard réserve ordinairement à la vie économique - par exemple un choc pétrolier - et où les failles du système apparaîtront brutalement. Submergés par l'inflation, le chômage, les déficits extérieurs, les gouvernants ne peuvent plus rien faire. Et il reste aux entreprises et aux particuliers à faire soudainement, dans le désordre et à grands frais, les adaptations dont on s'est cru dispensés par la géniale politique conjoncturelle durant des années. Pour le coup, un grand nombre d'emplois disparaissent, et il faudra plus longtemps pour que les nouveaux apparaissent. Ce chômage est massif et durable. On peut l'appeler, par rapport au "chômage-progrès", le "chômage-refus". C'est un chômage dont l'existence et l'intensité s'expliquent uniquement par le refus de faire les adaptations indispensables progressivement et au moment voulu.
Comme le prouve l'exemple français, on peut s'enliser dans ce chômage si on ne comprend pas que la solution est bien du côté de l'offre, de la création d'emplois, et non pas du côté de la demande et du gonflement artificiel du pouvoir d'achat. Tout ce qui retarde les adaptations de l'offre prolonge le chômage.
Mais il est vrai que les adaptations ne sont pas si faciles à réaliser.


POUR ET CONTRE LES ADAPTATIONS

Les adaptations rencontrent en effet de nombreux blocages.
Ces blocages apparaissent d'abord au niveau de l'information : les calculs des producteurs et des consommateurs peuvent avoir été complètement faussés par le brouillage des signaux indispensables du marché : prix, profits, taux d'intérêts et salaires. Si les prix relatifs ont perdu toute signification, toutes les décisions sont prises à l'aveuglette, on ne sait plus quoi faire, où investir, c'est réellement l'accumulation de gaspillages et de pénuries durables. Mais, à supposer que les entreprises (et les autres) aient enfin compris qu'ils étaient dans l'erreur, vont-ils pour autant s'adapter ?
Ici apparaissent de nouveaux blocages, qui sont les blocages de la concurrence : plutôt que de se résoudre à des remises en cause douloureuses, plutôt que de changer, on peut essayer de s'en tirer en neutralisant la concurrence. Normalement la concurrence conduirait à l'élimination, ou obligerait à l'adaptation. Qu'à cela ne tienne : les ententes, les monopoles, les réglementations et les subventions permettront de survivre. Les entreprises revendiqueront auprès des pouvoirs publics une sorte de "droit à l'existence", et les emplois existants seront défendus par tous les moyens.

Dans cette situation, que deviennent ceux qui veulent changer malgré tout, et se lancer dans la voie de l'adaptation ? Ils risquent fort de subir des pénalités, et l'incitation à changer peut elle-même être bloquée. Il suffit pour cela d'une politique monétaire inadaptée et d'une fiscalité écrasante. L'inflation est une sélection à rebours. Elle avantage la cigale contre la fourmi, et permet à des gens qui ne le méritent pas d'avoir un crédit dont seront privés ceux qui ont des projets consistants. La fiscalité joue souvent le même rôle ; elle atteint par priorité ceux qui réussissent et veulent créer des emplois, et elle subventionne ceux qui vivent principalement de transfert et de rentes sociales.
Il faut enfin compter avec tous les coûts psychologiques de l'adaptation, variables avec les individus, mais souvent très élevés - ils peuvent encore être aggravés par des réglementations et des politiques maladroites. Ces coûts sont faits de l'attachement au métier, du désir de travailler "au pays", d'une préférence pour la sécurité immédiate (même si elle compromet l'avenir), d'une défense des droits acquis.
Au total, on mesure tous les obstacles qui se dressent sur la route des adaptations. Certains (on songe aux obstacles psychologiques) sont naturels, mais la plupart sont purement artificiels, et relèvent purement et simplement des erreurs dirigistes.


Voilà pourquoi les économistes (ou certains d'entre eux) ont redécouvert les mérites d'une "politique de l'offre". Ce sont les "supply siders", ceux qui voient la vie économique du côté de l'effort créatif alors que les keynésiens la voient du côté de la dépense, du côté de la demande.

La politique de l'offre est purement négative. Elle consiste à supprimer les mesures gouvernementales qui concourent aux blocages des adaptations. Elle veut d'abord en finir avec les manipulations du marché, restaurer la vérité des prix, des taux de salaires et d'intérêt, libérer les marges de profit. Elle entend aussi déréglementer : garantir le libre accès au marché pour tous et assurer l'égalité de traitement des entreprises (égalité devant l'impôt, égalité devant le droit, égalité devant le crédit) de façon à créer les conditions de la concurrence. Elle entend aussi assurer la neutralité monétaire et fiscale : pratiquer la rigueur dans la gestion de la monnaie et éviter l'inflation, ne pas pénaliser les plus entreprenants et les plus dynamiques en les surchargeant d'impôts progressifs, d'impôts sur les bénéfices, d'impôts sur les patrimoines. Elle entend enfin améliorer la formation et la motivation personnelles en supprimant les monopoles publics sur l'éducation, l'information et l'orientation.


Comme par hasard, dans les pays où ce type de politique a été acceptée, au moins en partie, les adaptations se sont faites. Libérées du carcan réglementaire, fiscal et social, les entreprises sont allées de l'avant, ont créé des emplois, et le chômage a disparu, tandis que l'inflation a été maîtrisée : plus de "crise" ! Il est d'ailleurs remarquable que les adaptations se sont faites dans un sens imprévisible, car la logique du marché peut orienter les activités dans un sens qui échappe à toute planification rationnelle, mais conforme à l'expression des besoins ressentis, conforme à la volonté de progrès de chacun. L'exemple le plus spectaculaire est celui des Etats Unis. Dans ce pays le taux de chômage est le plus faible que l'on ait connu depuis un siècle, près de 17 millions d'emplois ont été créés en cinq ans, la croissance a atteint un niveau record. Tout cela s'est fait principalement à partir d'une myriade de petites et moyennes entreprises, dont la plupart appartiennent au secteur des services. La création massive d'emplois industriels par des entreprises géantes, à laquelle on songe ordinairement pour résorber rapidement le chômage, ne s'est pas produite. Bien au contraire, les dinosaures, ces grandes concentrations industrielles américaines, ont souffert ; certains ont disparu, d'autres ont éclaté, d'autres enfin sont passés sous contrôle de capitaux étrangers. Au début de l'expérience américaine, certains commentateurs français ont crié à l'artifice : ces emplois n'étaient pas de "vrais emplois", la main d'oeuvre qui les acceptait se "déclassait" - comme si l'industrie et la grande entreprise avaient l'apanage des emplois "nobles". Maintenant il faut bien se rendre à l'évidence : les adaptations étaient les bonnes, les emplois étaient réels, ils correspondaient simplement à la satisfaction de nouveaux besoins éprouvés par le consommateur américain, gavé de produits industriels mais désireux d'améliorer son cadre de vie domestique en particulier. La société américaine n'est pas un modèle de civilisation (d'ailleurs il n'y a pas "un" mode de vie à l'américaine, mais une infinité), mais l'économie américaine donne en tous cas un bel exemple de souplesse, et de capacité à s'adapter à des situations tout à fait nouvelles. Ce sont les mêmes vertus que l'on rencontre dans d'autres pays occidentaux, et il serait bien nécessaire que de ce point de vue, la France se mette à jour, car la nécessité de s'adapter devient d'autant plus impérieuse que l'on se trouve confronté à un plus grand nombre de gens et de pays qui cultivent avec efficacité l'art de l'adaptation.

Quand personne n'avait conscience des adaptations à réaliser, ou quand les adaptations étaient très lentes, on pouvait se permettre de pratiquer le conservatisme et le protectionnisme et de vivre à l'heure hexagonale. Aujourd'hui cela n'est guère possible - et le sera de moins en moins. Nous voici en effet en prise directe avec l'Europe, avec le monde entier. Et c'est le vent du grand large qui emportera irrésistiblement les résistances au changement.


LA FRANCE DANS LA TEMPETE EUROPEENNE

Tout commence avec l'Europe. Dès 1958, dès la signature du traité de Rome, la France a dû tenter (et réussir) une des plus formidables adaptations de son histoire économique. Ce pays principalement agricole et rural, commerçant pour l'essentiel avec son Empire, dans le cadre d'échanges protégés, ce pays habitué au désordre monétaire a dû en quelques années prendre le tournant de la concurrence industrielle et de la stabilité monétaire. A l'époque les craintes que faisait naître la construction européenne étaient au moins aussi vives que celles que déclenche la perspective du grand marché unique de 1993. N'avait-on pas livré notre industrie à la concurrence des Allemands, pour acheter la protection de quelques-uns de nos secteurs "stratégiques" : l'agriculture, la sidérurgie, les mines et les transports ? Il est vrai qu'un genre de marchandage s'était déroulé : aux Allemands et aux tenants du libre-échange on avait abandonné l'industrie, aux Français et aux partisans du dirigisme européen on avait conservé la politique agricole commune, la communauté charbon-acier, le droit européen des transports, autant de défis au marché, autant de fleurons des "hautes autorités" de Bruxelles ou de Luxembourg, sous le regard attentif des Etats-membres. On connaît la suite de l'histoire. Là où le libre-échange s'est exprimé, les progrès ont été considérables, et l'industrie française n'est pas sortie diminuée, mais bien grandie de cette affaire, la France s'était hissée au niveau du troisième exportateur mondial. Dans les activités prises en charge par les politiques communes, le déclin a été inexorable : la protection n'a rien protégé du tout ; la paysannerie française s'est ruinée, les mines et les aciéries ont été fermées, et ainsi de suite... Ludwig ERHARD et l'Europe du libre-échange ont triomphé de Jean MONNET et de l'Europe des experts. La planification "à la française", titre d'orgueil national, a disparu, et la concurrence a emporté un certain nombre de nos moeurs dirigistes : contrôle des prix, encadrement des crédits, politique industrielle.


Nous voici maintenant à nouveau en phase d'accélération européenne.
Elle nous trouve moins sclérosés qu'en 1958, mais depuis quelques années les autres ont pris le chemin des adaptations alors que nous traînons les pieds. Comment réagir ?

Observons tout d'abord que ce ne sont pas les Français qui traînent les pieds, mais bien les gouvernants français et ceux qui peu ou prou définissent la politique "nationale". Car l'expérience montre que chaque fois que des Français, des entreprises françaises, ont été mis en demeure de s'adapter ou de disparaître, les adaptations se sont faites. Cela donne à notre pays une conformité assez particulière, faite de la coexistence de la "France à l'heure de son clocher", qui s'est tenue en marge des évolutions, et de la "France du grand large" présente en Europe et dans le monde entier, apportant chaque jour la preuve de son dynamisme et de son art à rivaliser avec les meilleurs et à les contester sur leur propre terrain. Le seul problème est que jusqu'à présent, et quels qu'aient été les gouvernements en place, les interventions politiques sont allées dans le sens du conservatisme et du protectionnisme, et ont pénalisé les éléments dynamiques du pays (ce qui ajoute à leur mérite). Mais il arrive un moment où la barque est trop chargée, et où l'on accroche tellement de wagons lestés de médiocrité et d'inefficacité aux locomotives que celles-ci s'essoufflent. On ne s'étonnera pas de voir de nombreuses entreprises françaises investir à l'étranger plutôt que sur le territoire national (c'est souvent le seul moyen de sauver l'équilibre global de la firme et de garder les emplois français), ni de voir de nombreux étrangers venir s'emparer de quelques entreprises françaises exsangues et ruinées par la politique économique.

Le mal français n'est donc pas un mal des Français, mais un mal de la politique française.


Cela est assez visible si on retient un certain nombre de critères pour comparer le sort réservé aux Français par leur Etat à celui que connaissent les ressortissants de nos principaux pays partenaires de la Communauté. Ces critères sont ceux des prélèvements obligatoires, du secteur public, de la réglementation et de la protection sociale : ils indiquent le poids de l'Etat dans l'économie, et ils nous placent presqu'en tête du peloton du dirigisme. Les disciplines de la concurrence sont abandonnées pour un recours subtil mais efficace au protectionnisme dans un grand nombre de secteurs. La monnaie est fragile, parce que placée sous la dépendance étroite des pouvoirs publics. La France a aussi la particularité d'être le pays le plus centralisé, le plus jacobin : la décentralisation qu'on y a organisée est une farce. Les relations sociales sont dominées par les syndicats les moins représentatifs et les plus subversifs. Enfin et non le moindre, le système éducatif est en voie d'éclatement - le service public unifié, syndicalisé et idéologue a fait son oeuvre. Dans ces conditions il est difficile d'être durablement performant, d'avoir des entreprises, des épargnants et des travailleurs durablement efficaces.
Faut-il s'appuyer sur ce bilan - que peu d'hommes politiques ont le courage de lire avec lucidité - pour craindre l'Europe ?


Une première réaction, toute française hélas, consiste à voir midi à notre horloge, et d'espérer naïvement que les autres vont s'aligner sur notre façon de voir les choses. Ne sommes-nous pas infaillibles, la France n'est-elle pas la lumière des nations, le pays de 1789, etc. ? Il y a malheureusement belle lurette que le modèle français n'inspire plus personne, sinon quelques dictateurs africains convaincus à coups de substantielles subventions - pour le plus grand malheur de leurs peuples que nous prétendons aider. Personne ne nous envie notre Sécurité Sociale, ni nos syndicats, ni notre Banque de France, ni la Régie Renault, ni l'électricité nucléaire, ni les préfets, ni l'ENA : bref tout ce qui fait l'"originalité" de la France n'est pas à porter à notre actif, mais à notre passif.
Il faut beaucoup de suffisance, et une certaine inconsistance politique, pour imaginer que le modèle européen de demain devra se calquer sur le modèle français d'aujourd'hui. C'est cependant ce qu'essayent d'accréditer et de réaliser les dirigeants actuels de la Communauté, parce qu'ils ont bien le sentiment que seule une Europe dirigiste peut leur apporter pouvoir et pérennité, alors que la logique du marché n'a pas besoin d'une réglementation européenne, ni a fortiori de politiques économiques, monétaires et sociales communes.


Les Français désireux de progrès, et ils sont bien sûr les plus nombreux, doivent au contraire voir dans l'Europe du grand marché une occasion inespérée de secouer le cocotier, et de se libérer des contraintes étatiques qui les empêchent d'avancer et de prouver qu'ils sont au moins aussi bons que les Anglais, les Allemands, les Belges ou les Suisses. Car si l'Europe est ce que l'Acte Unique a prévu, ce ne sont plus seulement les entreprises et les producteurs qui vont se trouver en concurrence et subir le verdict de trois cent cinquante millions de consommateurs, ce sont aussi les Etats. Car les Etats qui imposeront les conditions les moins avantageuses à l'économie se verront très vite pénalisés, les produits, les capitaux et sans doute les hommes les fuiront pour se tourner vers d'autres Etats. Pourquoi se servir de la monnaie française dégradée quand on peut constituer une épargne et payer en Deutschmarks ? Pourquoi acheter des produits français grevés d'une lourde TVA alors qu'on peut se procurer des produits anglais à fiscalité allégée ? Pourquoi placer son épargne dans des banques françaises et payer un impôt sur les revenus de cette épargne, alors que l'épargne est exonérée d'impôt au Luxembourg ? On pourrait allonger à l'envi cette liste des choix qui s'ouvrent aux Européens, enfin libérés du cordon ombilical qui les unissait à leurs Etats respectifs (et qui souvent leur serrait le cou !).
Par la force des choses, les Etats seront bien obligés de s'aligner sur celui qui a la main la plus douce. Cela laisse présager une désescalade des dépenses publiques, et un retrait progressif de l'Etat, qui devra bien en fin de compte se cantonner aux seuls domaines d'intervention où il est irremplaçable, et laisser pour le reste l'initiative aux particuliers.

Ce scénario du libre-échange et de la contestation des Etats dirigistes prend un réalisme nouveau avec l'entrée en jeu de l'Europe de l'Est.


La "maison commune" peut-elle être construite autour de politiques économiques communes ? Et les peuples d'Europe de l'Est attendent-ils grand'chose des initiatives publiques ? Si l'accueil des Occidentaux consiste en propositions d'aides publiques (un nouveau "plan Marshall") et en amorce d'un gouvernement européen, les Polonais, Hongrois, Tchèques et Allemands de l'Est n'auront guère progressé dans la voie de la prospérité. Visiblement, un grand nombre d'entre eux veulent simplement entrer de plain pied dans le réseau du libre-échange mondial et de l'économie de marché. Gageons que ceux qui ne leur proposent que le "socialisme à visage humain" en soient rapidement pour leurs frais. Si par malheur le scénario de l'Europe structurée et dirigiste l'emportait, l'Europe s'enfermerait dans la médiocrité et, au lieu de tirer avantage et rajeunissement du souffle de la liberté, elle se couperait un peu plus encore du reste du monde. L'Europe va-t-elle sombrer dans la sénilité au moment même où elle se voit offrir les chances d'un redémarrage auquel seraient associés quelques millions d'Européens supplémentaires, parmi les plus décidés à travailler dur et à progresser vite ?


AU DELA DE L'EUROPE

Si la tempête européenne peut secouer avec profit les structures vieillies de certains pays comme le nôtre, et si elle peut donner espoir aux pays récemment libérés, le cadre des adaptations nécessaires dépasse largement les rivages du continent.

S'adapter à l'Europe c'est bien, mais s'adapter à l'économie mondiale c'est mieux. Or, l'économie mondiale est devenue une réalité, dont les marques seront de plus en plus visibles au fur et à mesure que le temps passera. Les Etats Unis sortent d'une crise de conscience et d'une dérive dirigiste qui les minaient. Depuis l'ère REAGAN, les Américains ont fait peau neuve, et sont repartis pour une nouvelle présence sur les marchés mondiaux. Ils bénéficient de la complète libération de leurs échanges avec le Canada, de sorte que l'Amérique du Nord sera un pôle majeur de l'économie mondiale au cours des années à venir.
Les Japonais ont la santé et la volonté de s'imposer ce que l'on connaît. Ils sont présents par leurs performances industrielles mais plus encore par leur puissance financière. Présents en Amérique du Nord, ils veulent l'être aussi en Europe. On ne décèle guère de signe d'essoufflement de ce fameux "miracle japonais", qui est avant tout le fruit de l'effort créatif, d'une éducation et d'une formation de qualité supérieure, d'un art spécifique des relations humaines. Ceux qui pensent que la prospérité japonaise repose sur des artifices ou se ramène au seul nationalisme économique se trompent. Il y a justement cette aptitude extraordinaire à l'adaptation, vertu qui suffit à elle seule. La meilleure preuve en est que ceux qui ont adopté le modèle japonais et cultivé la même vertu progressent à une vitesse époustouflante. La Corée du Sud figure déjà dans la liste des dix plus puissantes industries mondiales. Singapour, Taiwan, Hong Kong accumulent les records de croissance. Là encore on ne saurait s'en tenir à des explications rassurantes, et incriminer simplement le bon marché de la main d'oeuvre. De toutes façons, il fait partie de la règle du jeu économique que chacun tire parti des avantages spécifiques dont il dispose. On ne peut tenir rigueur aux Asiatiques du fait qu'ils travaillent mieux et à meilleur prix que nous. N'oublions pas non plus qu'après une phase de démarrage où les populations s'imposent un effort considérable et se contentent d'un faible pouvoir d'achat, les niveaux de vie finissent par s'améliorer, et des masses de nouveaux consommateurs viennent grossir le marché mondial : aux entreprises du monde entier, aux Européens et aux Américains de savoir exploiter ces débouchés nouveaux.

Nous devons donc nous persuader que les cartes se redistribuent en permanence sur le marché mondial, que les pauvres d'aujourd'hui seront les riches de demain, que ceux qui bénéficiaient d'une avance se verront de plus en plus contester leur position favorisée. A leur tour le Mexique, le Brésil, l'Inde entreront dans le concert mondial, sans oublier la Chine. Il ne sert à rien de se demander à quel rythme se feront ces changements. Et encore moins de chercher à les bloquer. La seule attitude économique consiste à être à l'écoute permanente de ces évolutions, et de faire les adaptations en permanence. Nous entrons dans l'ère de l'insécurité, de la remise en cause permanente. Mais, comme cela a été déjà dit, ce n'est jamais que le jeu économique normal  ; simplement les joueurs sont plus nombreux et plus performants avec le temps.

Il y a d'ailleurs des domaines dans lesquels cette mondialisation est plus qu'amorcée, elle est presqu'achevée. On les connaît mal parce qu'ils ne concernent pas notre vie quotidienne, mais ils n'en sont pas moins déterminants. C'est le cas en particulier de la finance. Aujourd'hui tous les marchés financiers du monde entier sont en permanente relation, et les capitaux se déplacent avec toute la rapidité des télécommunications. Or, le déplacement des capitaux peut entraîner des déplacements de produits, d'entreprises, de main d'oeuvre. La prise de contrôle des entreprises européennes par des capitaux extérieurs n'est que l'aspect le plus visible de ce phénomène. Il prend et prendra de plus en plus l'autre forme d'une restructuration mondiale des entreprises : certains iront s'implanter dans les pays d'Europe de l'Est, d'autres en Asie, tandis que les capitaux et les hommes d'Europe de l'Est et d'Asie afflueront aussi en Europe de l'Ouest.


On n'affronte pas de telles perspectives en ressuscitant les vieux démons du nationalisme. Les nations inadaptées seront condamnées et submergées. La seule façon de préserver les identités nationales n'est pas de se retrancher derrière des barrières douanières ou réglementaires, mais d'atteindre un haut niveau d'adaptation et de performance. Les blocs politiques sont en train de craquer, les Etats nations ne tarderont pas à exploser. Sur ces ruines va se constituer le plus formidable réseau de relations interpersonnelles, au delà des frontières. Préparons-nous à l'internationale de l'économie, qui est aussi l'internationale de la liberté. Elle permettra une meilleure compréhension entre les peuples, et garantira une paix plus durable que celle que nous attendions des fragiles équilibres stratégiques. Mais elle exigera une participation sans réserve au jeu du marché mondial, et une adaptation sans relâche à cet environnement si vaste et si mouvant.
Tous les peuples, et particulièrement le peuple français, ont besoin de faire l'apprentissage de cette nouvelle dimension économique. Il faut en finir avec les comportements étroits, il ne faut pas s'arc-bouter sur les droits acquis, sur les avances d'un moment. Il faudra être sans cesse "en avance d'une idée", et accepter complètement l'ouverture.


A ceux qui seraient sceptiques devant ces perspectives, on peut demander : quelle prévision alternative pouvez-vous faire ? Quelle solution pourrait être globalement acceptée par des peuples aussi nombreux, aussi divers, et dont certains sont si désireux d'accéder rapidement au progrès ? Croyez-vous réellement à un gouvernement mondial, à une organisation internationale capable de canaliser le progrès, de tempérer les appétits des uns et de compenser les défaillances des autres ? Croyez-vous même à des ensembles continentaux organisés, comme l'Europe, qui négocieraient entre eux les termes de l'échange et harmoniseraient le progrès ?
Il est finalement plus simple et plus rassurant de se dire que les hommes vont enfin s'affranchir de la tutelle des Etats, et pratiquer enfin le libre-échange et la libre entreprise. L'économie asservie a vécu, l'économie dirigée s'effondre. Nous connaîtrons maintenant l'économie libérée.


RESPONSABILITES INDIVIDUELLES

Dans cette économie libérée, nul ne peut s'en remettre à son Etat, ou à une quelconque organisation, pour régler ses propres problèmes.
Les solutions sont trouvées au niveau même où se posent les problèmes, c'est-à-dire au niveau des particuliers, ménages et entreprises. Chacun se trouve devant ses propres responsabilités. Les adaptations à réaliser ne sont pas des changements globaux de société, ce sont des micro-adaptations, qui engagent la responsabilité personnelle.
Ce changement est déjà sensible dans la vie des entreprises, du moins les plus performantes. On mesure que les résultats globaux sont là quand chacun à son échelle effectue sa tâche de façon responsable. La redécouverte des vertus de l'initiative individuelle, du mérite et de la promotion personnels est en train de s'opérer, et apporte la prospérité générale en même temps que la satisfaction individuelle.
Toute une éducation est à faire, ou à refaire. Développer le goût de la performance personnelle, chercher à aller au plus loin de ses capacités, accepter la remise en cause, la pratique et le changement. Voilà des mentalités nouvelles, et qui doivent rompre avec l'esprit grégaire, la conscience de classe, la défense des privilèges, le refus de changer. C'est sûrement le langage qu'il faut tenir aux jeunes, car les générations montantes n'échapperont pas aux exigences de l'économie libérée. Mais c'est aussi le langage que des hommes adultes et expérimentés peuvent comprendre et adopter, pour peu qu'ils oublient leurs problèmes immédiats et locaux pour se libérer de leurs angoisses et se projeter dans un avenir de progrès.


La modestie des conditions ne condamne pas à la modestie des ambitions. Chacun peut aller au plus loin de son progrès. La plus belle et la plus stimulante des adaptations est celle qui nous permet de devenir nous-mêmes.