Chapitre 7 Quelques fausses idées sur l'économie


Les réflexions qui précèdent relèvent, on s'en sera aperçu, du bon sens commun. La logique économique n'a rien d'inaccessible à quiconque, puisqu'elle part d'une réalité qui est la nôtre : notre comportement personnel.
Pourquoi ces idées simples ne sont-elles pas communément admises ?
Les économistes ont ici une part de responsabilité, ils ont souvent égaré des générations entières. Ils ont en effet cherché à plaire aux gouvernants, à passer pour des conseillers irremplaçables. De la sorte, ils ont développé les thèses que les gouvernants aimaient entendre : l'économie n'est pas l'affaire du peuple, c'est celle des élites et seule une direction éclairée de l'économie est de nature à assurer la prospérité générale. D'autres économistes ont flatté non plus les gouvernants, mais les opposants, les révolutionnaires, ceux qui voulaient balayer le régime. A ceux-là les économistes ont tenu le langage du changement de société : un monde meilleur peut être construit par le raisonnement scientifique, et nous vous en fournissons les plans.

Ces discours déviants ont laissé des traces profondes, et encombrent aujourd'hui les esprits. L'opinion publique est réceptive aux idées fausses et les faiseurs d'opinion publique les colportent avec délice. Voilà pourquoi la vérité ne saute pas aux yeux, et pourquoi les idées les plus simples - qui sont les plus saines - ont du mal à faire leur chemin. Il faudrait donc procéder à une véritable cure de désintoxication intellectuelle et en finir avec un certain nombre d'erreurs et de mensonges.

Voici, à titre d'exemples, quelques-uns des préjugés qui nous coûtent cher, et dont nous aurions avantage à nous libérer : préjugés sur l'argent, préjugés sur la propriété, préjugés sur la justice, préjugés sur l'étranger.


LE SALE ARGENT

Si l'on veut dire par là que l'argent, bon serviteur, est un mauvais maître, on a sans doute raison d'un point de vue moral. Mais l'économiste n'est pas un moraliste. Ce n'est pas à lui de définir les voies du progrès personnel, ni la finalité de la société. Il appartient à chacun de nous de cultiver ses propres vertus morales et spirituelles, et personne ne peut le faire à notre place. Il est libre à chaque homme de faire le bon ou mauvais usage de son progrès, de sa richesse, et il ne faut pas "jeter le bébé avec l'eau du bain".
Au prétexte qu'il y a l'argent de la drogue, du crime et de la prostitution, il ne faut pas condamner l'argent qui rémunère le travail bien fait, la conscience professionnelle et le meilleur service de la communauté. L'argent, l'usage de la monnaie, représente au contraire l'une des plus grandes découvertes de l'humanité - même si comme tout progrès il a ses servitudes et doit être maîtrisé.

Réfléchissons en effet à ce que permet la monnaie. Elle est d'abord une manière commode d'étalonner la valeur de toutes choses : c'est une unité de compte, qui facilite le calcul des prix relatifs. Elle est ensuite un moyen de paiement doté d'un pouvoir généralisé dans l'espace et dans le temps. Dans l'espace : la monnaie est acceptée par tous au sein de la communauté de paiement, et elle est un pouvoir d'achat indifférencié. Dans le temps : nous pouvons, à travers la monnaie, conserver tous les droits acquis en rémunération de nos efforts créatifs (c'est l'épargne, la fonction de réserve) et même anticiper sur les droits que nous n'acquerrons que dans le futur, mais dont nous voulons jouir tout de suite (c'est le crédit).
Par rapport au troc, la monnaie est une véritable libération : nous nous réservons la possibilité de prendre notre contre-partie sous la forme que nous désirerons, et au moment où nous le voudrons, au lieu d'être obligés d'accepter sur-le-champ ce que nous propose l'échangiste dans le troc. La monnaie apporte donc une véritable indépendance individuelle. C'est ce qui fait que les enfants veulent toujours avoir de l'argent, et c'est ce qui explique le sentiment de malaise que nous avons lorsque nous nous trouvons à l'étranger sans monnaie locale dans la poche : nous avons conscience d'une dépendance, et nous ne pouvons pas nous intégrer dans la vie des gens qui sont autour de nous.

Encore faut-il que la monnaie, pour remplir ces différentes fonctions, soit elle-même de bonne qualité. Ce n'est pas une question de substance. On a connu et on connaît encore des monnaies de formes très variables : des coquillages, des pierres, des animaux, des pièces métalliques frappées dans tous les métaux, des billets, des chèques, des cartes magnétiques, ainsi de suite. C'est une question de confiance. Sans doute la substance peut-elle conduire à la confiance : cela a été le cas pour les pièces en or ou en argent, dont la valeur intrinsèque était suffisante pour la faire accepter partout. Mais même au temps de la monnaie métallique il y a eu des crises de confiance nées soit des fluctuations de la valeur des métaux (cas des XVIème et XIXème siècles) , soit des malversations de ceux qui frappaient les pièces ("mutations monétaires" ou "enrichissement des monnaies" des rois de France).


La confiance dans une monnaie s'obtient par les conditions dans lesquelles elle est émise. Voilà pourquoi - et c'est une des fausses idées économiques - on a pensé que la monnaie devait être mise sous la garde des pouvoirs publics. N'est-elle pas "d'intérêt général" et ne concerne-t-elle pas tous les membres d'une nation ?
En fait la monnaie avait été inventée par les praticiens du commerce, et l'accaparement du pouvoir monétaire par l'Etat n'a pas été un progrès, tant s'en faut.

L'Etat s'est en effet servi du monopole monétaire qu'il s'est arrogé pour financer ses propres dépenses, ou pour venir en aide à ses "clients" : groupes de pression, professions, catégories sociales qui veulent obtenir des crédits, des subventions, des revenus. Grâce à la monnaie, l'Etat va donc créer de "faux droits", du pouvoir d'achat qui n'a pas pour origine la rémunération d'un effort productif. Il n'y a pas d'autre origine de l'inflation : de la monnaie a été injectée qui n'a pas de contre-partie réelle. L'injection de monnaie aboutit à gonfler arbitrairement les dépenses, les revenus et les coûts et c'est cette pression qui pousse les prix à la hausse. A son tour, la hausse des prix déclenche une nouvelle poussée des revenus, des coûts et des dépenses. Cet enchaînement inflationniste peut être aggravé par ce que l'on appelle les "anticipations inflationnistes" : les gens modifient leurs calculs en fonction de l'inflation observée, et parfois même en fonction de l'inflation future, dont on craint qu'elle ne s'accélère au cours des mois à venir. Pour lutter contre l'inflation, il y a bien des barrières anti-inflationnistes, comme l'épargne, la productivité, la concurrence, le commerce extérieur ou le consensus social ; mais ces barrières sont elles-mêmes emportées par l'inondation monétaire, et rien ne peut empêcher la dégradation de la valeur de la monnaie, à moins que les autorités monétaires reviennent à une gestion beaucoup plus rigoureuse de la monnaie.

Mais qu'appelle-t-on gestion rigoureuse de la monnaie ? On ne comprend pas toujours comment est produite la monnaie, et comment le flux de monnaie est réglé. Aujourd'hui nous héritons d'un système monétaire dont les bases ont été jetées au début du XVIIème siècle. A cette époque, on a inventé le billet, qui au départ a été couvert à 100 % par des réserves métalliques. Puis le coefficient de réserve a diminué : le billet a eu un tel succès que les demandes de conversion du billet en métal ont été de plus en plus rares. Les banquiers se sont alors permis de fabriquer plus de billets qu'ils n'avaient de métal en contre-partie, la différence étant faite par des titres de crédit. Ce système a fonctionné sans contrôle et avec efficacité durant près de deux siècles. Les banquiers n'avaient en effet aucun intérêt à abuser de leur pouvoir créateur de monnaie. Ils restreignaient leur émission de monnaie en fonction de la qualité des crédits qui faisaient désormais la contre-partie du billet ; en sélectionnant rigoureusement les crédits, ils se mettaient à l'abri d'une surprise désagréable au moment des échéances. La seule éventualité néfaste aux banquiers était celle d'une crise de liquidité : on pouvait la surmonter en se faisant "refinancer" auprès d'autres banquiers, c'est-à-dire en liquidant une partie des titres de crédits détenus en portefeuille.


Quelques abus bancaires ont cependant donné aux gouvernements le prétexte de centraliser le billet de banque, et de réserver leur émission à un petit nombre de banques, puis à une seule Banque centrale. Les banquiers ont répondu à cette attaque en inventant une nouvelle forme de monnaie : le chèque. Comme le billet, le chèque a très vite acquis une bonne réputation, de sorte que les banquiers ont pu accorder davantage de droits de tirage de chèques qu'ils n'avaient de réserves en espèces (métal ou billet). Les "banques de second rang" ont donc développé cette monnaie "scripturale" faite du jeu des écritures sur leurs livres, à la suite d'opérations de virements ou de compensations.
La monnaie scripturale a été sans contrôle pratiquement jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale. A vrai dire, les Banques centrales disposaient déjà d'un moyen de pression important sur les banques de second rang, dans la mesure où elles disposaient du monopole d'émission des billets, bases de la monnaie scripturale. Aujourd'hui, le contrôle sur les banques de second rang s'est renforcé considérablement, par la nationalisation des banques (France), par la réglementation des crédits, par l'intervention systématique des banques centrales sur le marché monétaire, marché sur lequel les banques de second rang cherchent à se refinancer et se procurent les liquidités - dont les seuls offreurs sont en fait les banques centrales elles-mêmes. Ainsi les banques centrales dirigent-elles dans le détail l'évolution de la masse monétaire, tantôt en limitant l'émission de billets, qui constituent la base de la masse, tantôt en maîtrisant les moyens de transformer les billets en monnaie scripturale (politique des réserves, manipulation des taux d'intérêt sur le marché monétaire, encadrement des crédits, etc.).


Lorsque l'opinion publique s'en prend aux banques et aux "financiers" pour les charger de tous les malheurs de l'économie, quand les gens ont l'impression que quelqu'un tire les ficelles et influence l'économie aux dépens de la communauté, ils ignorent que c'est l'Etat qui est derrière tout cela, et que les banques sont en fait complètement dominées par les pouvoirs publics. Ils feraient donc mieux de s'en prendre aux gouvernants qu'aux financiers.
La preuve en est que lorsque les gouvernants, à partir de 1975, se sont mis dans la tête de fabriquer enfin de la bonne monnaie et de lutter contre l'inflation, ils y ont parfaitement réussi. Il suffisait pour cela qu'ils s'imposent à eux-mêmes une discipline financière, et renoncent à se servir de la monnaie pour arroser leur clientèle électorale ou financer leurs projets mégalomanes.

Les gouvernants s'en sont tenus alors à une politique dite "monétariste", inventée par Milton FRIEDMAN. La règle d'or est simple : la masse monétaire doit croître à un taux régulier et modéré, correspondant au taux de croissance de la demande de monnaie. FRIEDMAN a en effet établi que la monnaie était l'objet d'une demande de la part des particuliers et des entreprises, et que cette demande obéissait à une loi statistiquement établie : la demande de monnaie croît en fonction des revenus mais à une vitesse supérieure à celle des revenus. C'est le phénomène appelé "baisse de la vitesse de circulation de la monnaie". En conséquence, la masse monétaire doit augmenter d'une année sur une autre à un rythme légèrement décalé par rapport au taux de croissance du PIB. Cela donne un chiffre d'environ 4 à 5 % pour les pays européens par exemple, peut-être un peu moins aux Etats Unis. L'originalité de cette politique est qu'elle est "automatique", c'est-à-dire que les gouvernements et les banques centrales s'interdisent de changer les objectifs monétaires en cours de route, en fonction de la conjoncture ou du calendrier électoral. Les hommes de l'Etat sont ainsi condamnés à la passivité monétaire, ce qui est évidemment difficile à accepter ; mais c'est le seul moyen efficace de garder à la monnaie sa valeur constante.


A l'inverse des manipulations incessantes de taux d'intérêt, un changement permanent de politique monétaire, comme ce que l'on avait observé à la belle époque du "stop and go" aboutissent à des dérèglements graves de l'économie.
Il y aurait donc bien moins de prévention contre l'argent si on avait d'une part conscience que personne ne gagne ni ne perd dans le jeu monétaire (ce que l'on appelle la "neutralité monétaire"), et d'autre part une certitude que l'argent en circulation n'est que la contre-partie exacte des efforts fournis. Si l'opinion publique a tellement de prévention à l'égard de l'argent, c'est en grande partie parce qu'elle considère la monnaie comme un processus mystérieux, sinon magique, et qu'elle imagine que certains ne vivent qu'en manipulant la monnaie et en s'attribuant un pouvoir économique non justifié par un effort créatif : ce qui est exact en période d'inflation et lorsque l'Etat se sert de la monnaie à ses propres fins.
Une monnaie saine rend les gens confiants dans la valeur et dans la justice de l'argent. "Rien n'est moins important que la monnaie... quand elle est bien gérée" dit FRIEDMAN. En écho, LENINE pronostiquait : "Pour pourrir l'Occident, il suffit de pourrir sa monnaie".

Toutefois, il est vrai que derrière le procès fait à la monnaie, il y a souvent un procès fait à la richesse, à la propriété. Le sale argent, c'est souvent celui des riches.


CES CAPITALISTES QUI S'ENRICHISSENT EN EXPLOITANT LES AUTRES

"La propriété c'est le vol" : la formule de PROUDHON est restée célèbre. Comme tous les slogans, elle n'a pas grand sens : car comment définir le vol si on n'admet pas la propriété ? Mais comme tous les slogans elle a frappé les esprits parce qu'elle rencontre cette croyance que si certains ont plus c'est parce que d'autres ont moins. MARX a bien expliqué le phénomène : les travailleurs ont moins parce qu'ils n'ont pas la propriété du capital ; les capitalistes, propriétaires des moyens de production, peuvent donc leur "voler" une partie du fruit de leur travail. C'est le thème de l'exploitation des travailleurs par la classe des capitalistes.
Ce que MARX et PROUDHON n'avaient pas compris, c'est que la propriété est indispensable aux hommes (elle est "de droit naturel"), indispensable aux échanges productifs. Et que la propriété du capital n'est qu'une conséquence logique de la reconnaissance du droit de propriété. De plus ils s'imaginaient que capitaliser est l'apanage d'une minorité, alors que le capitalisme aujourd'hui est de plus en plus "populaire" : la propriété ne s'est pas concentrée, elle s'est diffusée.


Que la propriété soit inhérente à l'homme lui-même a été démontré de longue date. D'ARISTOTE à Thomas d'AQUIN, en passant par la doctrine sociale de l'Eglise, tous les philosophes occidentaux ont insisté sur les vertus de la propriété.

Au XIXème siècle, l'économiste français Frédéric BASTIAT a donné la démonstration la plus simple et la plus convaincante de la nécessité de la propriété. Il l'a rattachée à la liberté individuelle. Etre libre, c'est pouvoir affirmer sa personnalité, démontrer ce dont on est capable. Dans une société où personne ne peut rien posséder, les hommes sont réduits à l'anonymat, ils ne sont pas libres. Mais il nous faut donc un système d'identification des capacités individuelles. C'est le rôle de la propriété, qui permet à chacun de s'approprier les droits qu'il a obtenus par sa création personnelle. La propriété est une procédure d'identification et de reconnaissance des mérites. La trilogie liberté-capacité-propriété est donc inséparable.

Mais attention : le droit de propriété est à son tour inséparable des devoirs de propriété. Cela signifie que si quelqu'un a obtenu à un moment donné des droits qu'il s'approprie, il ne conservera ces droits que dans la mesure où il est capable de les gérer, et de démontrer en permanence qu'il les mérite. C'est un aspect de la propriété qu'on passe habituellement sous silence. On ne voit en effet dans la propriété que son aspect négatif : la propriété est exclusivité, elle interdit à d'autres de bénéficier de l'usage, des fruits et de la disposition des choses qui sont ma propriété. Mais l'exclusivité n'est pas la seule caractéristique de la propriété ; il faut compter aussi avec sa transférabilité. Cela signifie que la propriété est appelée à changer de mains, que les droits de propriété peuvent passer des uns aux autres, pour peu qu'on laisse jouer le libre marché des droits de propriété.

La propriété sera alors soumise à la règle générale des produits, dont la valeur véritable est déterminée par le marché, et seulement par le marché. De la sorte, le propriétaire qui est dans l'incapacité de conserver à sa propriété toute la valeur qu'elle pourrait avoir, et de lui donner toute la rentabilité qu'elle pourrait dégager, sera l'objet d'une contestation marchande : quelqu'un pourra prétendre lui racheter ses droits, et la propriété passera à un nouveau titulaire qui lui donnera un meilleur usage.
Nous avons déjà rencontré ce problème à propos de l'entreprise. Les propriétaires de l'entreprise ne sont pas durablement installés aux commandes. Ils subissent à tout moment les assauts de ceux qui prétendent faire mieux qu'eux. Le lieu de ces assauts est le marché financier, celui-là même qui est si fortement décrié par les adversaires du capitalisme, alors qu'il est la menace et la sanction la plus implacable pour ceux qui font un mauvais usage du capital.

Ce qui légitime moralement et économiquement la propriété, c'est cette circulation incessante des droits de propriété ; car elle nous garantit qu'à tout moment les richesses et les moyens de production sont entre les mains de ceux qui en donneront le meilleur usage social.
Il est vrai qu'il faut du temps pour que ce mécanisme de redistribution de la propriété fasse son oeuvre. C'est souvent l'affaire d'une génération, sinon deux. Les héritiers incompétents entament la fortune amassée par leurs parents ; à la deuxième génération il ne reste plus rien. Mais il est tout à fait possible que les enfants soient aussi avisés que les parents : rien à dire contre l'héritage. Ceux qui veulent égaliser les fortunes en pratiquant la confiscation des héritages semblent ignorer complètement ce phénomène de redistribution permanente des fortunes, statistiquement établi du reste. De plus, ils ignorent aussi que l'héritage est une liberté du propriétaire : après tout on a le droit de se sacrifier pour ses enfants ou pour d'autres et de leur léguer une fortune.


Il y a ici une opposition flagrante entre le discours idéologique et politique d'une part, et le sentiment profond des individus d'autre part. Car, au fond d'eux-mêmes, les individus ne sont ennemis ni du patrimoine, ni de la transmission du patrimoine. On constate que la gestion patrimoniale est un art auquel accèdent rapidement des gens en quantité croissante. Avoir "du bien", disposer d'un compte d'épargne, accéder à la propriété de son logement, donner à ses enfants une éducation et des diplômes de qualité : quelle est la famille française qui n'ambitionne pas de constituer un patrimoine, de lui donner la valeur la plus grande possible, et d'offrir par là-même à tous les membres de la famille des conditions de vie plus agréables ? Car le patrimoine apporte avec lui la rentabilité, la sécurité et la liquidité. Il permet d'améliorer le quotidien et de surmonter l'imprévu ; il permet d'accéder à un niveau supérieur ou de conserver et défendre son niveau actuel.
Il n'y a pas de différence à faire entre le patrimoine "privé" ou "familial" et le capital productif : la maison est un bien de production plutôt qu'un bien de consommation, de même le capital-diplôme ou le capital-santé accumulé est un bien de production. Ensuite, le capital productif des entreprises est de plus en plus possédé par des actionnaires très nombreux et très modestes, et les actions constituent donc un élément intéressant du patrimoine. Cela s'est bien vu avec les privatisations qui ont porté le nombre des actionnaires français d'un million cinq à près de sept millions. Le mouvement devrait s'accentuer encore, pour nous amener à la situation de certains pays (Etats Unis, Japon), où les deux tiers des familles ont un portefeuille de titres financiers, comprenant des actions. La classe des "capitalistes" s'est bien élargie, et il est difficile d'accréditer la thèse de l'exploitation dans ces conditions !


En fait, MARX et les autres ont commis un contre-sens complet sur la nature du capitalisme. Ils ont analysé le capitalisme comme s'il y avait d'un côté des propriétaires du capital, de moins en moins nombreux d'ailleurs d'après eux, et tous les autres. En réalité, s'il est vrai que le capitalisme est un système fondé sur la propriété privée, il est surtout un système fondé sur la "capitalisation", c'est-à-dire l'aptitude des hommes à gérer sur plusieurs générations, sur des périodes de temps très longues. La capitalisation permet de se libérer des contraintes de la période actuelle, d'étaler le calcul économique sur un temps très long : progrès décisif. Quand les hommes ont commencé à épargner, à investir, et à se préparer un avenir meilleur en faisant des sacrifices immédiats, ils ont grandement amélioré leurs performances. Voilà pourquoi dans les pays les plus pauvres les gens vivent "au jour le jour". Chez eux, en effet, point de capitalisation : on n'ose pas faire des plans sur un futur tellement précaire. Voilà pourquoi dans les régimes qui ont évacué la propriété les gens sont désespérés : pour eux pas de projet à long terme, pas d'espoir pour les enfants.

Dans leur récente volonté de réforme, les gouvernants de l'Europe de l'Est ont eu la lucidité de revenir au principe du marché, mais ils n'ont pas toujours eu le courage politique de restaurer la propriété des moyens de production. Voilà pourquoi ils ont du mal à se sortir de la stagnation. Il ne s'agit pas seulement de laisser aux gens la liberté de gagner de l'argent et de le dépenser, il faut aussi leur permettre de capitaliser et de travailler pour l'avenir.
L'inflation a les mêmes effets que l'expropriation. Elle ruine l'épargne et la capitalisation, elle enrichit les "spéculateurs" c'est-à-dire ceux qui captent les faux droits distribués avec la fausse monnaie ; la plupart sont évidemment les gens de l'Etat et leurs amis.


Ainsi on ne se rend pas compte que tous les dérèglements liés à la propriété ne sont pas dus au jeu normal des droits de propriété, mais au contraire aux atteintes à la propriété et à la distribution de faux droits de propriété. Entreprises publiques, fiscalité confiscatoire (c'est un pléonasme, hélas), expropriations, propriétés collectives : voilà autant d'anomalies, autant d'injustices. C'est pour s'y complaire que des gouvernants ont condamné leurs peuples au sous-développement durable ; et puisqu'il s'agit d'attitudes contraires à l'élan spontané des individus, elles ne peuvent se perpétuer que dans des régimes dictatoriaux.

Il est vrai que l'on oppose à la propriété et au capitalisme la grande idée de la "justice sociale", autre préjugé dont il faut s'affranchir.


CHERE JUSTICE SOCIALE

L'un des ouvrages récents d'HAYEK porte le titre "Les mirages de la justice sociale". La justice sociale est en effet un concept mal défini, et qui coûte fort cher. Un bel exemple est fourni par les systèmes actuels dits de "protection sociale".
Concept mal défini, car comment une société pourrait-elle être "juste " ? Certains prétendent qu'on décèle une société juste aux résultats qu'elle produit, notamment en ce qui concerne la distribution des revenus ou des patrimoines. La justice ici s'entend de l'égalitarisme, ou d'une répartition "harmonieuse" des richesses.
Le pur égalitarisme est évidemment la pire injustice. Il aboutit en effet à nier les différences de travail, de mérite, d'initiative. La justice peut-elle consister à mettre sur un pied d'égalité ceux qui font bien et ceux qui font mal ? "Il n'y a pas de pire injustice que de traiter également des choses inégales" disait déjà ARISTOTE. Au demeurant, l'égalitarisme est utopique : chassez les différences, elles reviennent au galop. A moins d'enfermer les individus dans une société totalitaire, leur interdisant tout progrès personnel, toute volonté de différenciation. Même dans ce cas, les gardiens de la société et de l'ordre totalitaire ne sont pas tout à fait égaux aux autres : dans les régime fondés sur l'égalité, tout le monde est égal, mais il y en a certains qui sont "plus égaux que d'autres". Les nomenklaturas sont là pour en témoigner : l'égalité c'est surtout bon pour les autres.


Si le pur égalitarisme est vue de l'esprit, ou masque du totalitarisme, on pourrait peut-être concevoir une distribution des richesses qui, sans être égalitaire, serait considérée comme normale, donc acceptée par tous. Mais quelle serait cette distribution ? En dépit des efforts tentés par quelques auteurs, dont récemment John RAWLS, on ne sait pas ce que serait cette fameuse distribution objet d'un consensus. Chacun voit en effet midi à son horloge, et on a tendance à estimer que l'on n'en a pas assez soi-même tandis que les autres en ont toujours trop. On a du mal à imaginer qu'une unanimité se dégage pour s'arrêter à une distribution des richesses sur laquelle plus personne n'aurait jamais plus rien à dire. Ou il faudrait alors imaginer une situation parfaitement figée, où aucun gain, aucune plus-value ne risquerait d'apparaître et d'attirer des convoitises nouvelles.

HAYEK a bien montré qu'une recherche de la justice à travers des résultats était complètement vouée à l'échec, et contraire à la fois à la nature des hommes et à l'idée de progrès. Une société ne peut être juste par les résultats auxquels elle parvient.
Parce qu'une société, de façon générale, ne peut être juste. Seuls les hommes qui la composent peuvent être jugés comme "justes" ou "injustes". En d'autres termes, la justice est affaire de comportements individuels. Sont justes ceux qui se conforment à la règle établie, à l'état de droit, c'est-à-dire aux conditions dans lesquelles se déroule la vie économique et sociale. Ces conditions peuvent faire l'objet d'un consensus. Les règles de droit peuvent être reconnues par tous - ou presque tous, parce que dans une société il y aura toujours des marginaux. Il y a une bonne raison à cela : on ne sait pas à l'avance à qui profitera ou nuira la règle que chacun s'accorde à respecter. Lorsque les pratiquants d'un sport se présentent sur le terrain, ils ont accepté les règles du jeu, ce n'est pas pour autant un gage de succès ou d'échec. A-t-on jamais estimé que le résultat d'un match était injuste ? Si c'est le cas, c'est qu'il y a eu quelque part une faute d'arbitrage, et que les règles du jeu n'ont pas été respectées. C'est l'infraction à la règle qui crée l'injustice, ce n'est pas le score final.


Ces évidences n'ont pas encore percé jusqu'aux hommes politiques et aux gouvernants. Il faut dire que leur intérêt est d'accréditer la thèse de la justice sociale, et de s'en faire passer pour les défenseurs et les artisans. Il existe un "marché politique", dont les principes ont été clairement exposés par James BUCHANAN et Gordon TULLOCK. Sur ce marché les entrepreneurs (candidats) essayent de vendre à des clients (les électeurs) les produits qui les intéressent (les interventions, les subventions, les privilèges de diverses natures). La monnaie, sur ce marché, est le bulletin de vote, et les produits qui se vendent le mieux sont ceux qui rapportent le plus de votes. Dans ces conditions, il est facile de faire passer pour l'intérêt général ou pour la justice sociale ce qui est en fait conforme à des intérêts bien privés, bien catégoriels. Les majorités électorales ne sont faites que de la somme de majorités partielles, d'intérêts différents qui convergent simplement vers une chose : on a besoin de l'Etat et des administrations pour profiter de l'argent public. C'est ce qui explique d'ailleurs la croissance de l'Etat dans les démocraties représentatives. Les gens qui ont intérêt à voir apparaître de nouvelles dépenses publiques en leur faveur sont mieux organisés et plus efficaces que la masse amorphe, inorganisée des contribuables - d'autant que certaines formes de fiscalité, comme la fiscalité indirecte, sont particulièrement "anesthésiantes". Nous disons que les "coalitions dépensières", les lobbies, mènent la danse budgétaire : voilà l'explication du gonflement incessant des budgets.
Cette manière de vivre en société n'a pas seulement des conséquences financières. Elle a aussi pour résultat de pervertir la démocratie, en permettant à des majorités de circonstance de "faire la loi", d'exproprier les uns, de ruiner les autres, et de soumettre tout le monde à la volonté des dirigeants, qui ont pour eux la "souveraineté nationale" (autre mythe indéfinissable). Les pires dictatures peuvent ainsi être légalisées par le jeu "démocratique".


En fin de compte, les individus deviennent tributaires de l'Etat au point qu'ils abandonnent leur liberté sans y prendre garde. Cela est particulièrement net avec l'apparition des "droits de l'homme de la seconde génération", c'est-à-dire les droits économiques et sociaux. Les Droits de la première génération, ceux qui avaient été pratiqués en Angleterre dès le XIIème siècle, et proclamés aux Etats Unis d'abord (1776) puis en France (1789) ensuite, étaient autant de garanties de l'individu contre l'arbitraire du pouvoir ; le droit de propriété y figurait en bonne place. Ces premiers droits sont des "droits de", des droits contre l'Etat. Les droits de la deuxième génération sont des droits que théoriquement les individus ont sur la société, qui doit leur garantir un certain nombre de résultats : le travail, la santé, un minimum vital, la culture, etc. Dans la pratique, ces droits ne peuvent être fournis que par l'Etat, ce sont des "droits à" ; ils autorisent évidemment les Etats à prendre toutes les mesures nécessaires à obtenir ces résultats. Comment les mêmes citoyens peuvent-ils en même temps être indépendants de l'Etat et en attendre la plupart des bonnes choses de la vie ? Il y a là une contradiction que les démocrates n'ont pas souvent perçue, et qui a fait la fortune de la société politique, tandis que le cercle des relations privées s'en trouvait diminué d'autant.

Une des escroqueries majeures de ces cinquante dernières années a été l'ouverture d'un droit à la protection sociale. Son invention peut être située en 1940 avec lord BEVERIDGE, disciple et admirateur de KEYNES. Ici l'Etat doit couvrir les individus contre les risques majeurs de leur existence : maladie, vieillesse, naissances, chômage. Tous ces "accidents" représentent des dépenses importantes, des situations dans lesquelles on aime bien disposer d'un pouvoir d'achat, alors même que les revenus tirés de l'activité productive ne sont pas là ou sont insuffisants. La société doit prendre en charge ces dépenses, et couvrir ces frais à partir de cotisations obligatoires prélevées sur les revenus des gens en activité.
En France cela nous a valu la Sécurité Sociale, administration organisée suivant le génie propre à notre nation : centralisée, syndicalisée et politisée.


Dans ce système monolithique, massif et irresponsable, rien n'incite à réduire les coûts. D'abord parce que le mode de perception des cotisations empêche les assurés de connaître exactement ce qu'ils paient. Les Français seraient surpris s'ils apprenaient que "leur" Sécurité Sociale leur coûte en moyenne, par mois et par famille environ 5.600 Francs (janvier 1990). Ils seraient également surpris d'apprendre que ces sommes sont purement et simplement prélevées sur la valeur de leur travail, et non pas payées par "le patron" ou encore moins par l'Etat. Le gigantisme de l'organisation fait également obstacle à une bonne information sur sa gestion. Ceux qui ont en charge les Comptes de la Sécurité Sociale reconnaissent eux-mêmes qu'ils sont dans l'incapacité de connaître avec une précision de 15 milliards le montant du déficit. Chaque fin d'année nous ramène vers les mêmes incertitudes : de combien sera le déficit pour l'année, et pour l'an prochain ? D'ailleurs le déficit est compensé toujours de la même manière : augmentation des cotisations, diminution des prestations.
Tout cela est l'indice qu'il n'existe pas de contrôle véritable sur ce système, dont le budget est pourtant supérieur à celui de l'Etat ! Il est évidemment plus commode d'incriminer l'attitude des malades, ou du corps des professions médicales, ou le prix des médicaments. Mais les dépenses de santé représentent une goutte d'eau dans le déficit. On oublie de dire que les dépenses de l'hospitalisation publique sont le poste le plus lourd dans le budget de la santé, et que la santé est moins déficitaire que les retraites. L'hospitalisation publique souffre d'avoir été protégée contre la concurrence efficace des cliniques et hôpitaux privés, auxquels la réglementation réserve un sort particulièrement inégal. On sait pourtant que le prix d'une journée dans le "privé" est 40 % inférieur en moyenne à ce qu'il est dans le public. Quant au régime des retraites, il souffre d'avoir été conçu comme un système dit de "répartition", alors que seul le système de "capitalisation" est praticable. Le choix en faveur de la "répartition" est purement idéologique, parce que l'on a entendu créer une solidarité forcée entre les générations ; que le jeune paye pour son aîné est en effet très sympathique et très "social", mais cela suppose que le nombre de jeunes soit sans cesse au moins égal au nombre des "aînés". Comme c'est loin d'être le cas actuellement avec le vieillissement de la population et la retraite à 60 ans, l'équilibre est déjà rompu et le système explosera dans moins de vingt ans. Les Français l'ont très bien compris, qui se couvrent contre ce risque en prenant des assurances complémentaires. Mais ils sont ainsi condamnés à payer deux fois la même prestation, et il y a quelque chose de bizarre à devoir s'assurer contre le risque de faillite de l'assureur !


Quand on rappelle ces évidences - qui finissent par être timidement perçues aujourd'hui - on peut passer pour un adversaire de la protection sociale. Toute réforme envisagée pour mettre fin aux excès du système actuel apparaît comme une tentative pour laisser les Français sans défense devant des risques aussi réels que le chômage, la maladie, la vieillesse ou les charges entraînées par une famille nombreuse. Il faut au contraire comprendre qu'il existe bien d'autres façons pour les Français de se prémunir contre ces risques, qui leur coûteraient moins cher et qui les garantiraient mieux. Ces réformes - qui mériteraient d'être étudiées dans le détail - consistent essentiellement à faire éclater le bloc actuel. Eclatement entre les divers régimes dont la signification économique n'est pas la même. Chômage, maladie et retraites relèvent purement et simplement de l'assurance, tandis que l'aide aux familles est affaire de solidarité. Eclatement entre le public et le privé. Il faut instaurer une concurrence entre la Sécurité Sociale et les entreprises privées susceptibles de fournir les prestations aujourd'hui monopolisées : liberté totale de la médecine et de l'hospitalisation, liberté pour des compagnies d'assurances de proposer des contrats de maladie, de retraite et d'assurance-chômage vraisemblablement conçus suivant la technique de la capitalisation.
Eclatement enfin des structures actuelles de la Sécurité Sociale ; sous les coups de boutoir de la concurrence elle sera bien obligée de se décentraliser, de donner autonomie de gestion aux caisses locales. Il faut évidemment laisser aux Français le choix de leur système, il n'est pas si difficile qu'on le prétend d'organiser le passage du monopole actuel à un marché concurrentiel.

A vouloir à tout prix "sauver la Sécurité Sociale", à la renflouer à grands coups de "prélèvements exceptionnels" (reconduits d'une année sur l'autre), de cotisations, de subventions, on porte les charges sociales à un maximum (la France détient pratiquement le record des pays de la CEE) et surtout on rend la condition des familles françaises les plus modestes de plus en plus précaire : les Français se croient protégés, ils le seront de moins en moins...


PREJUGES SUR L'ETRANGER

Les choses peuvent-elles changer avec l'ouverture de la France sur l'Europe d'une part, sur le monde d'autre part ?

On le voit à travers le projet européen de "charte sociale" : la position du gouvernement français consiste à rêver d'un alignement général des pays de la CEE sur les normes françaises. L'argument est bien simple : ne sont pas concurrentiels des pays dans lesquels les lois sociales ne sont pas identiques, et où le niveau de la protection sociale n'est pas identique. On dira de même que l'offensive commerciale du Japon et des "dragons" s'explique par les lamentables conditions de travail faites à la main d'oeuvre dans ces pays.

En conséquence il faut bien sûr faire quelque chose pour se protéger contre cet échange "inégal".
En d'autres termes, chaque fois que des activités françaises sont soumises à une compétition dans laquelle elles ne brillent guère, il est commode d'incriminer le comportement des autres plutôt que de se remettre en cause. C'est aussi l'occasion de critiquer le principe même du libre-échange, d'incriminer le "capitalisme sauvage" et d'appeler le secours de l'Etat pour sauver nos emplois et nos entreprises.
Nous devrions de temps en temps nous demander si les étrangers sont réellement ces peuples tricheurs et mal intentionnés, ou s'ils ne cultivent pas plutôt certaines vertus que nous négligeons.


L'exemple le plus significatif est celui des sentiments que nous nourrissons à l'égard du Japon. Nul ne conteste l'agressivité commerciale des firmes japonaises, ni le danger réel qu'elles représentent pour nos producteurs nationaux dans certains domaines. Mais quelle est la raison véritable du succès japonais ? Les entreprises japonaises reçoivent-elles aide et protection de la part de leur Etat ? Le MITI est souvent incriminé : ce ministère de l'industrie aurait soutenu de ses investissements et de ses réglementations l'expansion de l'industrie japonaise. En fait on sait maintenant que non seulement le MITI n'a eu qu'un rôle de façade, mais de nombreux chefs d'entreprises japonaises lui reprochent d'avoir voulu s'ingérer dans la vie industrielle et d'avoir nui au commerce plutôt que de l'avoir servi. Autre critique adressée au Japon : le comportement des consommateurs qui sont très nationalistes et préfèrent les produits locaux aux produits importés. Si c'était le cas, la balance japonaise devrait être en excédent spectaculaire ; c'est loin d'être le cas, et l'Allemagne a des excédents commerciaux bien plus importants. Si les Européens préfèrent les autos japonaises aux européennes, au point que les constructeurs européens ont obtenu un contingentement des importations, comment empêcher les Japonais eux-mêmes de préférer leurs propres autos ? A l'inverse nous constatons que les Japonais cultivent sans problème le goût des parfums, de la couture et des cognacs made in France.
La raison du succès japonais doit donc être cherchée ailleurs que dans un protectionnisme ouvert ou déguisé. On peut évoquer au moins deux éléments. Le premier est le fabuleux réservoir d'épargne dans lequel les entreprises et les financiers japonais peuvent puiser. Les ménages japonais épargnent presqu'un tiers de leur revenu. Une grande partie de cette épargne s'investit directement dans les entreprises : les salariés laissent entre les mains du "patron" un argent qui va fructifier, et couvrir par exemple un certain nombre de risques sociaux, dont la retraite. Ainsi les entreprises ne sont-elles pas obligées de s'endetter pour assurer leur développement. Mieux : il reste assez de capacité financière pour aller placer des capitaux à l'étranger et prendre le contrôle de sociétés étrangères dont les maîtres actuels ne tirent pas tout le profit possible.


Souvent, dans ces entreprises reprises, les Japonais feront application de leurs méthodes de travail et de management. Voici justement le deuxième élément du dynamisme japonais : l'art de motiver les hommes et de les rendre plus productifs. Cet art passe d'abord par une éducation à la performance et à la responsabilité ; le Japon est le pays où il y a la plus forte proportion de "bacheliers" et où l'apprentissage des méthodes et des modes de raisonnement passe avant l'accumulation des connaissances.
Il y a aussi une solide volonté individuelle de progresser. Mais les relations de groupe sont d'une rare qualité ; chacun apprend à agir en fonction des autres, à respecter la règle du jeu, à communiquer l'information autour de soi. L'ensemble est soutenu sans doute par une conscience patriotique très aiguisée : une sorte de revanche sur le sort subi en 1945.

Il n'est sans doute ni souhaitable ni possible de faire vivre les Français et les autres à la mode japonaise. Mais nous pouvons par contraste mesurer ce qu'il nous manque : l'exigence de la qualité, le sens de l'équipe, le goût de la communication, un attachement à des valeurs communes. Ces vertus ne sont pas l'apanage des seuls Japonais. La preuve en est que d'autres nations, adoptant les mêmes principes réussissent aussi bien, au point même d'inquiéter les Japonais à leur tour : on se réfèrera par exemple aux Coréens du Sud. La preuve en est encore que de nombreuses entreprises françaises ont su changer radicalement le comportement des hommes au travail, et arrivent à soutenir la comparaison avec les meilleurs, en dépit des avatars de la politique française.


Un autre exemple intéressant est celui des Américains, que l'on accuse de fausser les échanges par leurs manipulations monétaires incessantes. Notons d'abord que c'est un domaine où nous sommes mal placés pour critiquer les autres : la France détient le record des dévaluations et des artifices monétaires et nous sommes sans cesse rappelés à l'ordre, notamment par notre premier partenaire commercial, l'Allemagne. Mais il est vrai que les fluctuations du dollar peuvent perturber les échanges. Il faut simplement observer que les Américains eux-mêmes ne sont pas heureux de ces parties de yoyo. Quand le dollar monte, les producteurs américains s'empressent de faire pression sur le FED pour que la politique monétaire soit changée. D'autre part un pays qui fait du "protectionnisme monétaire" reçoit un véritable cadeau empoisonné. Les Américains l'ont appris à leur dépens pendant la décennie 1962-1972. A ce moment, tout semblait facile puisque la dette extérieure américaine était payée en dollar, monnaie internationale obligée (d'après le système de Bretton Woods, en vigueur jusqu'en Août 1971). Les USA étaient en mesure de se procurer les produits étrangers en quantité, et les payaient en monnaie de singe. Cela avait pour mérite de sauvegarder le pouvoir d'achat de l'Américain moyen. Mais cela n'était pas très stimulant pour la productivité et la compétitivité des entreprises. De la sorte, les Américains se sont réveillés quelques années plus tard avec une économie totalement inadaptée, et se sont aperçus qu'entre temps ils avaient été rattrapés par les Européens... et les Japonais. Dans sa première phase l'administration REAGAN a eu la sagesse de procéder à une sérieuse remise en ordre monétaire (amorcée d'ailleurs sous CARTER), et s'est interdite de manipuler les taux de change et les taux d'intérêt. Le dollar a alors atteint des sommets. Ensuite, la politique a été moins assurée et plus interventionniste, sous la pression des exportateurs, et le dollar a commencé à fluctuer, au hasard des méandres de la politique du FED. Semblable mésaventure est arrivée d'ailleurs à Margaret THATCHER, dont le chancelier de l'Echiquier, Michael LAWSON a cru bon de laisser baisser la Livre Sterling pour stimuler les exportations et n'a réussi en fait qu'à relancer une inflation qui avait été pratiquement maîtrisée jusque là.

C'est dire qu'il faut beaucoup de persévérance et de rigueur aux gouvernements pour ne pas fausser les échanges internationaux par leurs initiatives intempestives sur la monnaie et le marché des changes. Voilà pourquoi l'expérience allemande est exemplaire. Certains sont, là encore, tentés de chercher l'explication de la place dominante de la RFA dans les échanges mondiaux et de la force du deutschemark du côté de manoeuvres plus ou moins suspectes. En réalité les Allemands récoltent aujourd'hui le fruit de quarante ans de stricte discipline monétaire, de consensus social et de discrétion dans les interventions étatiques. A l'heure présente, nombreux sont ceux qui croient à un renouveau de l'impérialisme allemand sur l'Europe centrale ("Mittel Europa") et décrivent les entreprises allemandes comme des oiseaux de proie prêts à fondre sur les pays de l'Est. Cette vision politique et alarmante de nos voisins germaniques ne doit-elle pas s'effacer devant une réalité indéniable : la France est devenue le premier client de l'Allemagne (mais aussi un de ses premiers fournisseurs dans beaucoup de domaines) sans que l'"impérialisme" allemand ait jamais été ressenti ? Ne s'agit-il pas bien plutôt du jeu normal des échanges, qui veut que les meilleures entreprises proposant les meilleurs produits finissent par l'emporter dans la compétition et trouvent l'agrément des consommateurs étrangers aussi bien que locaux ?

Ce rapide tour d'horizon permet de comprendre toute la différence qui existe entre la "guerre économique" et la "compétition économique". La guerre économique procède d'une vision purement politique des relations mondiales. Nous nous sentons agressés par des peuples entiers, déferlant sur les marchés avec l'appui efficace de leurs Etats. Si nous souffrons dans les échanges extérieurs, c'est donc principalement le fait des autres, de leur protectionnisme, de leurs vues hégémoniques et du machiavélisme de leurs dirigeants.

La compétition économique nous invite à ramener les relations économiques mondiales à ce qu'elles sont réellement : non pas un affrontement entre peuples, mais un concours entre entreprises, dans lequel l'avantage va finalement au meilleur. Dans cet esprit, l'issue consiste non pas à attendre des Etats qu'ils s'érigent en justiciers ou en organisateurs de la scène mondiale, mais à encourager nos entreprises et nos producteurs à être les meilleurs, ou parmi les meilleurs. Pour ce faire il n'est nul besoin de l'aide active des pouvoirs publics, on leur demande au contraire de laisser les gens travailler en paix, sans se livrer à d'incessantes interventions qui perturbent et pénalisent plus qu'elles n'aident.


OUEST-EST, NORD-SUD

Ces considérations prennent un relief particulier quand on les applique aux relations appelées Est-Ouest ou Nord-Sud.
Quand le vent de la liberté a soufflé du côté de l'Est, certains dirigeants ont fait comme s'ils n'avaient pas compris les vraies aspirations de ces peuples. Plus exactement, ils ont projeté sur les pays en voie de libéralisation les schémas intellectuels qu'ils voulaient imposer en Occident : organisation des échanges commerciaux et financiers internationaux grâce à la concertation et à la coopération entre Etats, entre banques centrales, sous la bannière d'une réglementation harmonisée et d'une technocratie éclairée. Voici donc l'invitation lancée pour construire la "maison commune" ou pour se satelliser autour de la planète de Bruxelles. Si les peuples de l'Est avaient la naïveté d'accepter cette invitation, l'espoir de progrès rapide légitimement conçu après quarante ans d'asservissement et de privations s'évanouirait rapidement. Pourtant, c'est bien dans cette voie que certains voudraient engager les Européens. L'irruption brutale de tous ces nouveaux producteurs, et tous ces nouveaux consommateurs n'a-t-elle pas de quoi inquiéter, et les gouvernements de l'Ouest n'ont-ils pas le devoir de "guider" les efforts de ces nouveaux partenaires ? Un genre de "plan Marshall" n'est-il pas nécessaire : les Etats Unis sont bien venus au secours de l'Europe en 1948 ?


On voit par exemple les syndicats ouest-allemands s'alarmer de la concurrence de ces Polonais, de ces Tchèques et de ces gens de RDA qui pourraient peser sur le marché du travail et réduire les taux de salaires. On voit des entrepreneurs de toutes nationalités craindre que la puissance allemande soit encore accentuée par ce glissement des marchés vers l'Est. Pour "canaliser" le flot déferlant, rien de tel que de passer par les Etats, et de bâtir la croissance économique de l'Est à partir des crédits publics et des négociations inter-étatiques.
Ce faisant, on n'hésite pas à dévoyer l'authentique révolution qui vient de se produire : on remet en selle des dirigeants usés ou haïs, qui se proposent de sauver l'essentiel de la nomenklatura communiste, et on condamne les gens de l'Est à jouer les prolongations du socialisme alors même qu'ils pensaient bien en avoir fini et qu'ils espéraient s'intégrer enfin au réseau mondial de la liberté et de la prospérité.

Nous risquons de nous comporter vis-à-vis des peuples de l'Est de la même manière que nous l'avons fait pour les peuples du Sud : en néo-colonialistes. Entendons par là que le "Nord" a été trop prompt et trop entêté à "aider" le Sud en le coupant de la logique économique et marchande pour lui concocter un développement à base d'aides publiques, d'organisations internationales et de planification.
Aux yeux de nombreux dirigeants et experts du Nord, le Tiers Monde n'avait que trop souffert du commerce et de l'économie de marché. Une thèse - purement idéologique - n'expliquait-elle pas que toutes les misères des pays pauvres (mieux : des "nations prolétaires") provenaient uniquement de l'exploitation commerciale, de la loi du profit ? D'autres, plus "modérés", n'avaient-ils pas le sentiment que les peuples du Tiers Monde n'avaient pas les ressources ni les compétences pour s'abandonner à la concurrence internationale "sauvage", dans laquelle ils seraient nécessairement laminés ? Dans ces conditions, le développement ne pouvait passer que par la bienveillance tutélaire du Nord, dispensant crédits, experts et conseils aux gouvernements des "jeunes nations".


On connaît le résultat. Grâce à cette méthode, nous avons condamné des millions d'êtres humains à rester dans la misère et l'oppression. Notre aveuglement intellectuel et politique leur a coûté trente ans de retard, voire même un recul qui les a ramenés cinquante ans en arrière. Nous n'avons cessé de subventionner des dictateurs, d'enrichir la nomenklatura des partis uniques ou des familles présidentielles. Nous avons généreusement distribué avec la bénédiction du FMI et des commissions de l'ONU des crédits publics inconsidérés qui se sont transformés en armements, en palais résidentiels ou en comptes bancaires en Suisse, pour donner en fin de compte la fameuse "dette du Tiers Monde", qu'on ne sait évidemment pas éponger.

Bienheureux les peuples qui ont échappé à cette doctrine, ou qui ont su s'en affranchir. Aujourd'hui ils sont au rendez-vous de la prospérité et leur réussite a été telle qu'elle nous inquiète : ils sont devenus par exemple les "quatre dragons" de l'Asie et nous avons tellement de sympathie pour leur réussite que nous nous empressons de freiner ou d'"organiser" leurs exportations : n'ont-ils pas commis le crime d'accéder au commerce mondial en s'imposant des sacrifices, en obtenant une productivité record et en proposant des produits de bonne qualité à des prix ridicules ? Il ne vient pas à l'idée de beaucoup de gens que demain ces Asiatiques seront aussi des consommateurs, parce que leur pouvoir d'achat aura été multiplié par dix (il a déjà quintuplé à peu près au cours des dix dernières années). Dès aujourd'hui la balance de certains de ces pays "en développement rapide" est déficitaire ; ce qui signifie que ces exportateurs sont également avides de mieux-être, et prêts à accepter les produits de l'étranger, pourvu qu'ils correspondent à leurs besoins. Au lieu de nous lamenter sur le sort de nos belles entreprises menacées par ces concurrents nouveaux, suspects et pour tout dire "sauvages", nous aurions intérêt, il est encore temps, à nous demander ce que nous pourrons bien leur proposer en l'an 2000 (ou avant !). Mais il est évidemment plus facile pour les gouvernants du Nord, pour les producteurs du Nord, de se réfugier dans le protectionnisme, et de soulager notre conscience à l'égard du Sud en mettant la main au porte-monnaie pour en extraire l'argent pris dans la poche du contribuable ou créé artificiellement.


Il nous faut enfin nous résoudre à voir les étrangers tels qu'ils sont. Non pas des ennemis déloyaux qui veulent notre ruine. Mais des hommes comme nous, à la recherche de leur propre progrès. Certains ont eu le malheur d'être bloqués dans la voie de leur développement par les interdits de la planification et de la dictature. Nous y sommes pour quelque chose, parce que nous nous sommes faits les complices des attaques contre le marché, la libre entreprise et le libre-échange, et puisque nous avons implicitement ou explicitement encouragé leurs dirigeants et leurs dirigistes.

Mais aujourd'hui nous n'avons plus le droit de les détourner de la liberté, ni de les freiner dans leur soif de progrès. Si, comme il est logique, la volonté de progrès se prolonge et se concrétise par des efforts créatifs nouveaux, nous devons nous préparer à vivre dans un monde économique également nouveau : une Europe enrichie de quelque cent cinquante millions de producteurs et de consommateurs, elle-même articulée sur des échanges mondiaux où des partenaires sans cesse plus nombreux entreront en lice.


NOUVEAUX COMPORTEMENTS

A Nouvelle Economie nouveaux comportements.

C'est la conclusion naturelle de cette réflexion sur nos "fausses idées". Il nous faut rapidement et totalement nous défaire de tous ces préjugés hérités d'idéologies surannées, déjà pesantes dans le contexte ancien, absolument intolérables dans le monde actuel.
Nous devons vaincre cette méfiance atavique à l'égard de l'argent, de la finance et du commerce : ce ne sont en effet que les instruments du langage économique, que les vecteurs de l'information indispensable.
Nous devons cesser de cultiver l'envie, et de raisonner en termes d'exploitation et d'inégalités. Ayons une idée juste de la justice. Sachons qu'elle ne se mesure pas à l'échelle des situations, mais en fonction des mérites, en fonction de la rectitude des comportements.
Nous devons cesser de croire aux mirages de l'Etat Providence, de la protection "sociale", pour développer la responsabilité personnelle et les authentiques solidarités, qui sont personnelles aussi.
Nous devons cesser de nous réfugier dans notre Hexagonie et de dénoncer les agressions dont nous serions les victimes.

Les nouveaux comportements sont à base d'ouverture, d'initiative, d'innovation et de communication.

Ce qui se passe aujourd'hui n'est pas un drame, dont nous devrions nous désoler. C'est l'évolution normale d'un monde dans lequel les accélérateurs de progrès sont de plus en plus nombreux. Des peuples entiers veulent accéder au mieux-être et à la liberté, et par la liberté. Si nous ne voulons pas que cette marche se fasse contre nous, ou sans nous, il faut l'accompagner. Si nous ne voulons pas subir le progrès des autres, il faut s'adapter à leur progrès, et progresser nous-mêmes.