| LE MODÈLE FRANCAIS
: L'AMBIGUITÉ |
|
|
Le modèle français
est du type "service public": l'Etat contrôle le
système éducatif, proposé gratuitement aux familles.
Deux ambiguïtés au
moins demeurent :
|
|
|
- quelle
est la responsabilité des familles dans cette organisation ? Les
familles ont-elles un contrôle sur l'instruction publique, et leur
rôle éducatif est-il encore assuré ?
- comment
maîtriser le coût d'une administration centralisée et quels sont
les effets redistributifs de l'"éducation nationale" ?
Ici la
crise de l'éducation provient sans doute de l'incapacité de trouver
de bonnes réponses à ces questions, ou du mélange incohérent des
solutions.
On recherche souvent
tout et le contraire de tout : par exemple, les parents se déchargent
sur les enseignants de leurs responsabilités, mais ensuite tiennent
les enseignants pour des incapables irresponsables. Ballotés entre
l'école et la maison, comment des enfants trouveraient-ils leur
équilibre ?
|
| |
| CHOIX SOCIAL ET IDÉOLOGIQUE
|
|
Les ambiguïtés et
les faiblesses d'un service public proviennent du fait que l'éducation
devient très vite un enjeu politique.
L'idéologie triomphe ; par exemple les socialistes
français voulaient en 1981 instaurer un "service public unique
et laïque de l'éducation nationale", et supprimer toute liberté
scolaire.
Dans le même esprit, les "lois d'orientation" se sont
succédées, et chaque ministre a voulu attacher son nom à une réforme
que l'on dit toujours décisive : Edgar Faure, Savary, Jospin pour
l'enseignement supérieur, Fontanet, Haby, Lang, Jospin et Bayrou
pour l'école, les collèges et lycées.
Cette approche participe de l'illusion constructiviste
: ces réformes échouent parce qu'elles partent du principe que l'éducation
peut se planifier au niveau national, et se gérer de façon centralisée.
|
| |
| LA GUERRE SCOLAIRE A BIEN EU LIEU
|
|
|
Pour rester sur l'exemple
français, la liberté scolaire n'a jamais été reconnue, du
jour où le monopole de l'Etat a été érigé en principe, et
où l'enseignement
privé a été considéré comme une simple tolérance, une sorte
de complément de l'éducation publique.
|
|
|
Le principe du monopole
a été porté à son paroxysme en 1984, quand l'Etat a entendu exercer
un contrôle absolu sur l'enseignement privé. En Juin 1984 deux millions
de manifestants à Paris ont fait reculer le pouvoir. On a en tiré
un peu hâtivement la conclusion que "la guerre scolaire avait
été évitée".
En réalité, l'enseignement dit "privé"
n'a aucune autonomie réelle, et n'existe que comme un sous-traitant
de l'enseignement public. C'est à tort que l'on a parlé de concurrence,
puisque les établissements privés ne sont pas librement créés, ne
sont pas maîtres de leur croissance ni de leur programmes, ni de
leurs diplômes, ni même de la carrière de leurs enseignants. Quand
on a voulu donner aux collectivités locales la possibilité de financer
les investissements des établissements privés, les partisans de
la "laïcité" ont fait échouer la réforme : "l'argent
public doit aller à l'école publique", a-t-on proclamé à l'époque.
Ce slogan signifie que les familles françaises, à travers leurs
impôts, doivent par priorité financer le service public.
La guerre scolaire a bien eu lieu,et elle a été perdue sur le terrain politique
par les partisans de la priorité éducative des familles.
|
| |
|
L'ÉCHEC SCOLAIRE
|
|
Au fil des années,
le succès politique des partisans du service public s'est transformé
en échec éducatif.
C'est d'abord un échec scolaire. Le service
public n'a pas été capable de produire une instruction suffisante
pour les enfants. En France, on a fini par reconnaître qu'à la sortie
de l'école un enfant sur trois a des difficultés soit pour lire,
soit pour écrire, soit pour compter.
Il semblerait que les résultats ne soient pas
meilleurs dans d'autres pays. Récemment un test comparatif entre
écoles publiques et privées, organisé en Grande Bretagne, a tourné
à la confusion du système étatique. A New York les familles des
quartiers pauvres se précipitent vers les institutions religieuses,
et font de lourds sacrifices pour échapper au système public.
|
| |
| LE GASPILLAGE DE
LA JEUNESSE |
|
Au delà de l'échec
scolaire, c'est le déficit éducatif qui va peser sur cette
jeunesse.
Il pèsera dans l'immédiat, par la banalisation
de la violence, de la drogue, de l'immoralité ; aux Etats
Unis dix pour cent des enfants sont victimes d'agressions
à l'école.
|
|
|
|
Mais il pèsera aussi
sur leur avenir. Moindre qualification professionnelle, moindre
ardeur au travail, moindre goût pour la performance, à plus forte
raison pour le sacrifice : ces jeunes sont amputés au départ d'un
certain nombre de chances.
Il y a pourtant un âge
privilégié pour l'investissement en capital humain. Il y a un âge
où l'on apprend plus rapidement, où l'on peut prendre plus facilement
les bonnes habitudes, où l'esprit et le corps supportent mieux l'exercice,
l'épreuve. Passé cet âge, il est souvent trop tard. On s'aperçoit
après coup que l'on a gaspillé sa jeunesse.
|
| |
| REFUS DE LA CONCURRENCE
|
|
Faut-il s'étonner
de ce gaspillage, de cet échec ?
La première caractéristique du service public
est de refuser la concurrence.
Les familles n'ont pas le choix de l'école,
ni de l'université. La carte scolaire les oblige à envoyer leurs
enfants dans cet établissement plutôt que vers tout autre de leur
préférence.
Les clients sont captifs, les élèves et les
étudiants ne peuvent pas s'échapper. Comment la qualité serait-elle
stimulée dans ces conditions ? Le monopole assure l'impunité, l'irresponsabilité.
Comment les coûts seraient-ils connus et
maîtrisés ? Le monopole entraîne la bureaucratie, la gabegie. La
"gratuité" coûte cher : l'éducation nationale, c'est un
quart du budget de l 'Etat français, et ce poste croît sans cesse
ni limite.
|
| |
| REFUS DE LA SÉLECTION
|
 |
Ce qui est vrai pour
les établissements l'est aussi pour les élèves ou les étudiants
: interdit de comparer, interdit de classer. On confond démocratie
et démagogie. Au prétexte louable que nul ne saurait être
a priori exclu de l'enseignement, on en déduit que tout le
monde a droit à réussir, quel que soit son mérite, son savoir,
son comportement.
|
|
|
L'échec scolaire
est considéré comme une anomalie imméritée, et un droit au diplôme
est institué.
En conséquence, titres et diplômes sont privés de
toute signification, notamment sur le marché du travail. Voilà comment
les clefs de l'embauche et de la carrière redeviennent les recommandations,
les interventions politiques, les origines familiales et tout ce
que l'on peut imaginer de plus arbitraire et de moins progressiste.
La promotion grâce au travail et au diplôme n'existe plus. C'est
la prime aux parvenus, aux intriguants, c'est la victoire du conservatisme
social.
|
| |
| REFUS DE LA MOBILITÉ
|
|
Si l'éducation publique
fige la société, elle fige aussi les enseignants fonctionnaires.
Ils n'ont pas une très grande motivation pour améliorer leurs
performances. Leur carrière est pratiquement déterminée d'avance
; l'avancement se fait surtout à l'ancienneté. Là aussi, pas
de sélection, pas de concurrence : on reste parfois au même
poste toute sa vie.
|
 |
|
|
Ainsi les talents
ne peuvent-ils s'exprimer ; peu de personnes de qualité sont incitées
à embrasser une profession sans perpective de progrès personnel.
Au contraire ce sont ceux qui recherchent la sécurité et se contentent
d'une situation médiocre qui fournissent les plus gros bataillons
des enseignants.
L'ouverture d'esprit, la curiosité intellectuelle,
le goût de l'innovation, la permanence dans l'effort de recherche,
sont découragés au nom d'un statut rigide et stérilisant.
|
| |
| LES LOBBIES CONTRE
LA RÉFORME |
|
C'est sans doute
aussi ce qui explique l'impossibilité de réaliser quelque réforme
significative dans un système public. Ceux qui sont dans le système
ont acquis des positions stables, qu'ils considèrent comme des privilèges,
et ils ne veulent pas les voir remises en cause.
Les enseignants et leurs syndicats constituent
des groupes de pression particulièrement efficaces ; dans un pays
comme la France ils tiennent les gouvernements à leur merci depuis
des décennies.
Comme pour la Sécurité Sociale et pour les
mêmes raisons, les hommes politiques ne peuvent se risquer que dans
des projets timorés, qui ne vont pas au fond du problème, parce
que l'on ne veut reconsidérer
ni le monopole de l'Etat ni les "droits acquis". Ces réformes
ne peuvent pas ouvrir de nouvelles voies, elles ne veulent admettre la pluralité. Elles sont vouées à l'échec,
et appellent d'autres réformes qui n'apporteront rien de mieux et
accroîtront dans l'opinion publique le sentiment d'improvisation,
d'incohérence et d'arbitraire.
|
| |
| LA NATIONALISATION
DE LA PENSÉE |
|
Enfin, le dernier
avatar du service public unique est de produire et de propager la
pensée unique.
A tout harmoniser, à vouloir gommer le mérite,
à refuser la comparaison et la mobilité, le système éducatif d'Etat
livre des produits sans relief, sans fantaisie et sans autonomie
réelle.
La dérive est particulièrement sensible au
niveau des universités. Au lieu d'être, comme leur nature le voudrait,
les hauts lieux de la pluralité, de la contestation, au lieu d'appeler
l'exigence et l'excellence, les systèmes universitaires étatisés
deviennent les gigantesques usines d'un enseignement qui n'a de
supérieur que le nom, avec des maîtres qui n'ont de professeur que
le titre.
En France on croit
trouver le contrepoids avec les grandes écoles. Elles ont en effet
le mérite de respecter un certain nombre de principes éducatifs,
comme la sélection par le travail et le mérite. Mais il s'agit d"'écoles",
qui par définition transmettent une pensée élaborée ailleurs, et
qui s'orientent plus volontiers vers des formations techniques et
appliquées que vers la culture universelle. Le résultat est la création
d'une caste élitiste qui domine la société, depuis les grandes entreprises
jusqu'à l'appareil d'Etat, et qui manque singulièrement d'esprit
critique et d'ouverture d'esprit. Le "politiquement correct"
triomphe : c'est la pensée unique, portée par des individus stéréotypés,
quelles que soient leur fonctions ou leurs opinions apparentes.
Une masse inculte, abusée par une élite fermée: il
n'en faut pas plus pour ruiner la croissance d'une économie et briser
l'harmonie d'une nation.
|
|
|
|