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LA LOI DU PLUS FORT
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"La
liberté, c'est la liberté du renard libre dans le poulailler libre"
: ce slogan exprime le discrédit qui entoure le libéralisme. La
liberté ne tiendrait pas compte de la différence qui existe entre
le fort et le faible, entre le riche et le pauvre. Le libéralisme
serait la doctrine des gens puissants, de l'élite, et n'aurait aucune
pitié pour les autres. Voilà pourquoi il faudrait contrôler et limiter
la liberté. "Entre le fort et le faible, c'est la liberté qui
opprime et c'est la loi qui libère", disait Lacordaire.
Aujourd'hui
on oppose volontiers les modèles américains et européens. Aux Etats
Unis la liberté serait préférée à l'égalité, sur le vieux continent
l'égalité garantie par la loi éviterait les excès de la liberté.
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L'ÉCHANGE INÉGAL
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Dans
son principe-même, le marché met en présence des personnes
qui n'ont pas des facultés équivalentes, ni un pouvoir de
négociation identique. Il y a ceux qui vivent dans la contrainte
et ceux qui sont à l'aise, il y a ceux qui savent et ceux
qui ne savent pas.
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Les
économistes ont fait grand cas de toutes ces situations d'"asymétrie
d'information".De toutes les transactions inégales, la plus
dommageable serait le contrat de travail. Celui qui est à la recherche
d'un emploi, surtout dans les temps de crise, est obligé d'accepter
les conditions qui lui sont faites par celui qui détient cette ressource
rare, et de plus en plus rare : l'emploi.
Le
travailleur est ainsi condamné à recevoir une rémunération toujours
la plus faible possible, il doit aussi accepter des tâches qui le
rabaissent au rang de machine humaine, de "capital variable",
comme disait Marx.
Le
travailleur exploité, c'est le travailleur aliéné. Celui à qui on
impose le rythme métro-boulot-dodo.
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L'ÉCHANGE SOURCE DE RICHESSE GÉNÉRALISÉE
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Ces
lectures dramatiques du marché et du capitalisme, alimentées par
des observations réelles mais fragmentaires et passagères, ne résistent
pas à l'épreuve des faits ni de l'analyse.
Les
faits montrent que c'est l'échange qui permet le progrès des peuples
et des individus, tandis que ceux qui le rejettent sont condamnés
à la pauvreté et à la servitude.
On
sait cela depuis Adam Smith. Et grâce à lui on en connaît aussi
la raison : l'échange est la recherche de la complémentarité entre
individus. Evidemment seuls des individus différents, n'ayant ni
les mêmes besoins ni les mêmes moyens, peuvent échanger. L'échange
naît de la différence, il a sa source dans l'inégalité, mais tend
justement à la gérer voire à la supprimer.
Dans
son principe l'échange est profondément moral, car il est fondé
sur le désir, et en tout cas la nécessité, de répondre aux besoins
ressentis par les autres. L'échange est créateur de richesse, parce
que la richesse n'est ni un lingot d'or, ni un patrimoine financier
ou immobilier, elle n'est qu'une réponse à un besoin. Réciproquement
ce qui ne répond à aucun besoin, ce qui n'a aucune utilité pour
personne, n'est pas une richesse, n'a pas de valeur. Avec le marché,
l'activité de chacun ne prend de sens que dans la perspective du
service d'autrui. On ne travaille pas pour soi, on travaille toujours
pour les autres.
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| ÉCHANGE MONÉTAIRE, ÉCHANGE DE TRAVAIL |
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On
travaille pour les autres : ce principe explique le rôle joué par
la monnaie dans les échanges marchands.
Contre
l'activité économique qu'il aura assumée, chacun recevra une rémunération
sous forme monétaire. La monnaie est ainsi un droit social, un pouvoir
d'achat généralisé, qui nous donne la possibilité de nous procurer
le fruit du travail des autres. Le travail de l'un s'échange contre
le travail de tous les autres, ou, comme le disait Jean Baptiste
Say, les produits s'échangent contre les produits.
Mais
dans ce processus d'échange généralisé, on ne devra jamais perdre
de vue que la rémunération monétaire n'a pour légitimité et pour
mesure que la richesse qui a été créée : nous ne saurions recevoir
plus que ce que les autres acceptent de nous donner pour les services
que nous leur apportons. Bien des difficultés de l'économie contemporaine
viennent de là : on distribue de l'argent sans rapport avec la richesse
créée, on fait passer au second plan la satisfaction des besoins
pour ne voir que la quantité de travail fournie, quelle que soit
sa qualité, c'est à dire son utilité sociale.
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| LE RÔLE DE LA PROPRIÉTÉ |
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Ainsi,
dans une économie de marché, chacun est-il reconnu pour ses oeuvres
au service de la communauté. La rémunération qu'il perçoit n'est
qu'une des formes qui prend la propriété individuelle. Chacun est
propriétaire de la part de richesse qu'il a créée.
Comme
l'a démontré le grand économiste français Frédéric Bastiat, la propriété
est le complément indispensable de la liberté. En effet, être libre,
c'est pouvoir être reconnu dans son individualité, pouvoir apporter
la preuve de sa différence, de ses capacités. Dans un univers collectiviste,
personne ne peut s'approprier le fruit de son travail, et les individus
sont condamnés à l'anonymat, à l'égalitarisme qui nivelle les talents
comme il nivelle les rémunérations.
La
propriété ce n'est pas le vol, comme le prétendait Proudhon. Pour
avoir droit à la propriété, on n'a rien pris à personne, puisque
la propriété est née de richesse nouvelle, d'une addition nette
aux valeurs existantes.
La
propriété est au contraire la procédure sociale qui permet de reconnaître
les capacités de chacun, qui permet de reconnaître chacun dans ses
oeuvres, et de donner un contenu réel à la liberté.
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| LA JUSTICE SOCIALE CONTRE LA PROPRIÉTÉ ? |
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Ces
principes d'une société de libertés sont aujourd'hui rejetés par
beaucoup de gens au nom de la justice sociale.
Le
concept de justice sociale est plus intuitif que scientifique :
toutes les tentatives pour définir rigoureusement la justice sociale
ont échoué. Dans les versions les plus récentes et les plus raffinées
de la justice sociale, il y a le sentiment que si certains individus
réussissent mieux dans la vie que d'autres, c'est l'effet d'un hasard
- hasard qu'ils ont su exploiter sans doute, et on ne niera pas
que ceux qui réussissent ont quelque talent. Mais le talent serait
partagé de façon aléatoire entre les hommes au sein de la société,
et ceux qui en ont hérité auraient bien quelque devoir à l'égard
de ceux qui n'ont pu "tirer leur épingle du jeu". La justice
sociale commanderait donc un grand jeu de redistribution, pour que
ceux qui ont plus redonnent à ceux qui ont moins.
Cette
approche sophistiquée aboutit aux mêmes conclusions que les versions
plus anciennes de la justice sociale inspirées par l'égalitarisme
pur et simple. Elle aussi débouche sur une négation, totale ou partielle,
de la propriété individuelle. Elle aussi feint d'ignorer que celui
qui a réussi dans une économie de marché a déjà rendu service à
la communauté en créant des richesses nouvelles.
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| JUSTICE SOCIALE ET RESPONSABILITÉ PERSONNELLE |
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En
pratique, le recours à des transferts sociaux massifs et systématiques,
imposés au nom de la justice sociale, a pour effet le plus clair
d'engendrer l'irresponsabilité. Les revenus sont déconnectés de
l'apport productif, et les excès apparaissent vite, dans les deux
sens : d'une part l'argent va à ceux qui n'ont aucun mérite, d'autre
part ceux qui ont produit n'ont pas l'argent.
On
ne s'étonnera pas d'observer que tous les pays ayant recours à de
telles pratiques se sont progressivement ruinés, et que les hommes
finissent par céder à la violence ou à la corruption puisque tout
avantage des uns ne peut naître qu'au détriment des autres. L'Etat
devient ce qu'en disait Bastiat au XIX° siècle : "cette grande
fiction sociale a travers laquelle chacun s'efforce de vivre au
dépens des autres".
Ces
excès sont particulièrement visibles dans les systèmes administratifs
de protection sociale, reposant en surface sur une solidarité forcée,
mais puisant leurs racines dans l'égalitarisme et la socialisation
de la réussite.
En
France, comme dans bien d'autres pays, la Sécurité Sociale est condamnée,
non seulement pour ses déséquilibres financiers, mais aussi et surtout
pour l'irresponsabilité qu'elle génère dans tous les comportements
individuels (celle-ci explique d'ailleurs ceux-là).
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| ENRICHISSEMENT DES HOMMES, ENRICHISSEMENT
DES TACHES |
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Dans
les sociétés où, par contraste, on a su garder le sens de
la responsabilité et de la propriété, les êtres humains ont
été tout naturellement portés à améliorer leur potentiel,
leur capital humain.
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Un soin plus grand a été porté à l'éducation, et à la famille
éducatrice. Les habitudes de rigueur et d'effort ont été cultivées.
L'esprit d'initiative, le goût du travail bien fait, mais aussi
le goût du changement, ont été développés.
Ce
sont les exigences du marché, de l'échange, et du service des autres
qui ont poussé les hommes à améliorer leur propre qualité, à épanouir
leurs propres capacités.
Mais
dans le processus de production lui-même, dans l'organisation des
entreprises, on a compris l'avantage décisif que confèrent des ressources
humaines mieux gérées, mieux stimulées. L'enrichissement des tâches,
l'individualisation des objectifs et des rémunérations, la formation
et la qualification, la convivialité des relations, le respect de
chacun, la compréhension mutuelle : voilà les nouveaux principes
de vie économique en commun qui assurent la réussite. Le personnel
ne laisse pas son intelligence ni ses sentiments au vestiaire en
entrant dans l'entreprise. Il est prié de les investir, de s'investir,
dans la mission qui lui est confiée.
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| LA FIN DU TRAVAIL ? |
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Cette
observation réaliste des tendances actuelles dans le monde du travail
est plus que compensée, dans l'opinion publique, par les croyances
malthusiennes.
Depuis
quelque temps, de nouveaux prophètes sociaux, prenant argument du
chômage massif en Europe, ont fait naître la rumeur que les sociétés
hautement développées pourraient bientôt se passer de l'homme dans
le processus de production.
Voilà
une version moderne des "contradictions internes du capitalisme"
de Karl Marx. Victime de son succès, de son efficacité, le système
capitaliste serait amené à appauvrir les travailleurs, et à créer
un chômage massif puisque le capital se substitue au travail. On
devine aussi la solution : payons les travailleurs à ne rien faire,
ou partageons le travail de plus en plus rare entre eux, tandis
que le capital et les capitalistes, grâce à leur productivité, paieront
pour tout le monde.
De
telles prophéties tardent à se réaliser : il y a de moins en moins
de chômage dans les pays les plus libres et de plus en plus dans
les pays où l'on pratique les transferts sociaux et l'expropriation
du capital. C'est que nos prophètes ont mal compris deux choses.
La
première, c'est que ce qui disparaît aujourd'hui, c'est le Charlot
des temps modernes. C'est le travail industriel répétitif où l'homme
n'est utile que pour sa force physique. Y-a-t-il quelque regret
à voir la machine remplacer l'homme-machine ?
Que
certaines tâches et certains emplois industriels soient définitivement
condamnés, personne ne le conteste, personne ne le déplore. Mais
la pression des besoins humains est permanente, et après l'ère agricole,
après l'ère industrielle, les nouveaux produits répondant aux nouvelles
demandes exigent de nouveaux talents, de nouvelles qualifications.
Tant
qu'il y aura des besoins à satisfaire, des services à rendre, les
hommes ne manqueront pas de pain sur la planche.
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| LA FIN DU SALARIAT ? |
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La
deuxième chose que nos prophètes sociaux n'ont pas comprise,
c'est que ce que l'on observe aujourd'hui n'est pas l'annonce
de la fin du travail mais
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la
fin du salariat. Avant la Révolution industrielle, on travaillait
en ayant un statut social bien précis : maître, compagnon, apprenti.
La nouvelle organisation de la firme a fait apparaître le contrat
de travail, et le salariat tel que nous le connaissons. Le personnage
du travailleur est apparu dans la littérature économique, Ricardo
et Marx l'ont rendu célèbre. Désormais le travailleur a eu un statut
social, et de moins en moins contractuel.
Avant
de s'appartenir, le travailleur appartient à se classe, ou à son
syndicat, ou à sa corporation. Cela signifie que l'homme au travail
n'a plus qu'une faible part d'autonomie, et son existence repose
désormais sur la lutte des classes, la législation sociale et le
"droit du travail".
Tout
cela est en train de voler en éclats. Les progrès de l'homme lui-même,
de sa qualification, de ses connaissances, s'accommodent difficilement
du mode traditionnel de production entrepreneuriale fondé sur la
hiérarchie, sur l'exécution passive des ordres, sur l'absence de
participation et d'autonomie, sur l'obéissance aux consignes syndicales
ou politiques.
Dès
maintenant une part considérable de ceux qui travaillent ne veut
plus de ce statut de travailleur. Demain une part croissante des
êtres humains voudra travailler pour son compte, et les relations
contractuelles et transactionnelles se substitueront aux relations
hiérarchiques. Demain les hommes seront de plus en plus nombreux
à rechercher non pas la sécurité de l'emploi mais la progression
des revenus.
Ce
que l'on appelait naguère précarité est déjà devenu dès maintenant
adaptation, autonomie.
Il
n'y avait pas d'indignité à être un travailleur salarié. Parce qu'en
dépit de toutes ses servitudes le salariat a permis aux hommes de
progresser, et parce qu'un homme au travail n'est jamais indigne.
Mais il y a sûrement un supplément de dignité à attendre des formes
nouvelles d'organisation économique qui permettront aux hommes non
seulement de s'affranchir du salariat collectif, mais aussi de laisser
libre cours à leur esprit d'initiative et de responsabilité personnelles.
Ceux
qui pensent que seule une élite peut acquérir cet esprit sont réellement
pessimistes sur la nature profonde de l'être humain. Les libéraux
préfèrent croire que nous sommes tous appelés à faire mieux.
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