SÉCURITÉ SOCIALE

ET RETRAITES (2)

Répartition, transferts sociaux et marché politique. Qui a intérêt à réformer le régime des retraites ?

 

UN AVATAR DE L'ÉTAT PROVIDENCE

La crise de la Sécurité Sociale n'est en réalité qu'une forme de la crise de l'État Providence.

Dès l'origine, la Sécurité Sociale, dans les pays occidentaux, a été conçue comme un instrument du dirigisme étatique, un levier sur les masses.

Les marxistes savaient ce qu'ils faisaient : ils attaquaient la capitalisation, la propriété, bref les bases du capitalisme. Les sociaux-démocrates ont été aveuglés par leur égalitarisme, par leur réticence à l'égard de l'argent et de l'épargne, à laquelle on impute au passage le chômage.

Ces diverses idéologies ont imprégné l'esprit de plusieurs générations, de sorte qu'il est aussi difficile de mettre en cause l'État Providence que de réformer la Sécurité Sociale qu'il inspire et domine.

 
UNE NATIONALISATION ARBITRAIRE

Un épreuve irréfutable de ce complot idéologique est dans les conditions qui ont régné sur la nationalisation des assurances-maladie et des retraites.

Ces systèmes, tant qu'ils étaient privés, marchands ou communautaires, donnaient toute satisfaction, et le niveau  de protection sociale a sans doute beaucoup augmenté depuis les premières mutualités (XIX° siècle) jusqu'aux "assurances sociales" (les années 30).

Certains réécrivent l'histoire en alléguant que l'ancien système, naturellement fondé sur la capitalisation, s'est effondré dans le déluge inflationniste qui a tout emporté juste avant et bien après la deuxième guerre mondiale.

Mais l'inflation n'est pas une fatalité historique, elle est un échec de plus à porter au débit de l'État producteur de fausse monnaie pour financer ses dépenses. D'autre part, rien n'interdit d'indexer des retraites par capitalisation. Enfin, la capitalisation est en soi une indexation automatique, puisqu'elle se calcule sur le taux de croissance réel de l'économie.

La disparition des assurances classiques n'avait donc aucune raison économique. Elle était même anti-économique. Mais elle répondait au désir de bâtir un droit nouveau, le droit social, différent du droit commun, du droit des contrats, un "droit bourgeois" aux yeux de certains.

 
LES PARTENAIRES SOCIAUX

Les idéologies s'incarnent toujours dans des hommes, dans des groupes. Les mêmes forces qui ont poussé dans le sens de la Sécurité Sociale et du nouveau droit social s'opposent aujourd'hui à toute réforme significative. Ce sont eux qui, par priorité, clament qu'il faut "sauver la Sécurité Sociale". En la sauvant, ils se sauvent eux-mêmes, ils sauvent leurs positions et leurs privilèges.

Qui sont-ils ? Les syndicalistes sans doute. La Sécurité Sociale est pour eux une aubaine, ils en retirent pouvoir et finances. Le droit social les élève au rang de '"partenaires sociaux", présents dans toutes les instances, dans toutes les négociations, et maintenant dans tous les médias.

Mais les organisations patronales, surtout au niveau centralisé, se sont vite prises au jeu de la "concertation" et du partenariat. Ignorants des réalités des entreprises qui n'étaient ni grandes ni publiques, les leaders du patronat ont fait la courte échelle aux syndicats. Gestionnaires de la Sécurité Sociale (mais gestionnaires silencieux et impuissants), ils en sont devenus des soutiens inconditionnels, puis inconscients.

Ces groupes d'intérêt et d'influence - certains ont même parlé de "maffia" - s'articulent tout naturellement avec les groupes des hommes de l'État. Voilà comment le système semble aujourd'hui parfaitement verrouillé, et les réformes impossibles.

 
LA PRÉFÉRENCE POUR L'IMMÉDIAT

Ces conservateurs prennent appui et argument sur la préférence pour l'immédiat, qui hante l'esprit de la majorité des gens.

On voit les difficultés présentes, et les électeurs ou les assurés veulent "tout et tout de suite". Les hommes de l'État, comme les autres, sont donc à la recherche de mesures de court terme, spectaculaires mais superficielles, qui ressemblent de plus en plus à des gadgets.

Le refus d'engager des réformes de longue période et en profondeur traduit donc simplement la myopie du politique, pour ne pas dire la myopie de ce siècle.

D'ailleurs, si l'on revient sur un passé pas si lointain, on observera que la masse des "avantages sociaux" a grossi à l'initiative de politiciens représentant essentiellement les classes d'âges moyen ou élevé. "Revaloriser les pensions", avancer l'âge de la retraite : voilà des mesures que votent volontiers des gens qui seront bientôt retraités, et qui savent que ce sont les générations futures qui paieront la facture.

 
LE MYTHE DES DROITS ACQUIS

Passé le saint, passée la fête.

Après quelque cinquante ans, les illusions de l'État Providence se sont dissipées, l'État lui-même fait naufrage, naufrage financier et naufrage fonctionnel.

Mais alors, que deviennent ces "droits acquis" dispensés naguère avec autant de générosité que d'insouciance  ?

Il n'y a plus de droits acquis, parce qu'ils étaient accordés au détriment des autres, ils n'étaient qu'un leurre, une vaste entreprise de spoliation et de partage du butin.

Aujourd'hui, il n'y a plus personne à dépouiller, car tout le monde est dans la quasi-nudité. Il faudrait demander à ceux qui se sont servis de rendre l'argent. On préfère demander à tous les Français des sacrifices nouveaux, alors qu'il ont un pouvoir d'achat réduit par les prélèvements obligatoires et la stagnation fille du dirigisme.

Aujourd'hui ce n'est pas la fracture sociale, c'est la facture sociale.

 
DETTE SOCIALE, DETTE PUBLIQUE

L'État est bien incapable de payer la facture.

Il croule sous le poids des dettes.  Le service de la dette est en passe de devenir le plus gros poste du budget.

La fuite en avant, par l'inflation ou des prélèvements supplémentaires, n'est plus praticable, sous peine de ruine généralisée et de chômage ingérable. L'État lui-même doit reculer.

C'est dans cet esprit de changement que les Français croient assez régulièrement, et portent au pouvoir des équipes qui leur semblent plus dynamiques et plus audacieuses que les précédentes. Mais le cycle espoirs-désillusions semble se raccourcir par les temps qui courent, et toujours point de réformes fondamentales, toujours du court terme et des réformettes.

 
LA PAIX SOCIALE CONTRE L'ÉTAT DE DROIT

Il est vrai que les gouvernants se lient eux-mêmes les mains parce qu'ils ont l'obsession de la "paix sociale".

Si on analyse soigneusement les troubles apportés depuis quelques années à la "paix sociale", on conclura qu'ils proviennent toujours des mêmes foyers : le secteur public, agité par les mêmes idéologies et les mêmes syndicalistes qu'il y a trente ans. C'est la France du refus, qui repousse toute évolution. Ces révolutionnaires sont bigrement conservateurs !

Attendre  un changement d'attitude de ces forces du refus est purement utopique, ces gens seraient illogiques s'ils acceptaient les réformes de la Sécurité Sociale qui est leur enfant, et qui assure le maintien de leurs privilèges.

Un des privilèges dont ils bénéficient, et ce n'est pas le moindre, est justement de pouvoir troubler la paix sociale en toute impunité.

Les gouvernements qui recherchent le consensus ne font que renoncer à leur mission fondamentale : assurer l'égalité de tous devant la loi, maintenir l'état de droit.

Lorsque la politique ne se fait plus au gouvernement ou au Parlement, mais bien dans la rue ou dans les médias, on a cessé d'être en état de droit. La recherche de la paix sociale ce n'est pas une politique, c'est une démission. C'est, à tout prendre, une trahison de la démocratie.

 
L'OPINION PUBLIQUE EN ÉVEIL     

Les gouvernements doivent donc réfléchir aux risques qu'ils prennent en retardant sans cesse l'heure des réformes, alors que le temps en est déjà presque passé.

Ces risques sont sans doute très supérieurs à ceux qu'ils prendraient s'ils faisaient respecter la loi.

Ils peuvent aller jusqu'au risque politique d'un renversement de majorité, parce que l'opinion publique est désormais en éveil. Peu à peu la baudruche de la Sécurité Sociale se dégonfle. Beaucoup de gens, et bien sûr parmi les plus modestes réagissent à l'argent détourné, aux gaspillages et aux scandales. Ils commencent à comprendre que "le plus beau système social du monde, dont tous devraient être fiers" est un gouffre gigantesque. Le sentiment commence à se répandre : la Sécu, c'est cuit.

Il appartiendrait d'ailleurs aux hommes politiques de tous bords de dire la vérité, au lieu de se réfugier dans le silence ou la langue de bois.

Dans de récents sondages, des ouvriers et des employés, dûment informés des coûts et des prestations du système actuel, mais aussi des solutions alternatives à base de marché, de concurrence et de privatisation, se prononcent nombreux en faveur d'une réforme profonde.

 
LE CONTEXTE EUROPÉEN ET MONDIAL

Au demeurant, si la voix de la sagesse n'était pas entendue par le canal de l'opinion publique nationale, elle  devrait venir à nos dirigeants à travers les relations internationales. Dans le contexte européen et mondial actuel, les pays qui ne veulent pas ou ne peuvent pas réformer leurs systèmes de protection sociale, seront balayés des marchés et réduiront leurs nationaux au chômage et à la précarité. L'exclusion économique engendre l'exclusion sociale.

Il faut espérer que les expériences menées un peu partout dans le monde de la santé et des retraites finiront par contaminer les pays rebelles et attardés. C'est une des vertus des échanges extérieurs de dévoiler la vérité, de mesurer les erreurs et d'inspirer des corrections.

 
DES SACRIFICES SANS RÉFORMES ?

Voici donc le message que l'on peut transmettre aux dirigeants politiques qui sont désemparés par la situation actuelle :

- ne demandez pas aux gens de nouveaux sacrifices sans leur offrir en même temps la perspective de profondes réformes ; il ne suffit pas de proclamer que les  temps sont durs, il faut laisser entrevoir que les temps seront meilleurs.

- Ne vous arrêtez pas à des réformes de surface, qui ne tromperont personne et désespéreront tout le monde. C'est un changement de cap qui s'impose, et le nouveau cap s'appelle liberté.

- Présentez-vous comme des pourfendeurs des privilégiés, des tricheurs, des planqués, et comme les libérateurs des assujettis, des actifs et des entreprenants. Vous devez expliquer que la justice sociale, conçue comme le respect dû à la volonté personnelle et responsable de promotion, exige que prennent fin les arbitraires, les abus, et les spoliations du système actuel de Sécurité Sociale.

C'est çà, ou l'explosion généralisée.