MONDIALISATION ET POLYCENTRISME

La diffusion du pouvoir. La libéralisation de l’initiative privée.
 
LE XX° SIECLE, SIECLE DE LA GEOPOLITIQUE

Lorsque les hommes dessinaient la carte de la terre au XVII° siècle, ils relevaient le nom des contrées, des montagnes, des rivières, des caps et des baies : toutes informations utiles à la connaissance scientifique, au voyage et à la navigation.

Aujourd’hui, la plupart de nos planisphères se présente sous forme d’un dessin des frontières entre Etats, avec l’indication des capitales et des grandes villes.

La géopolitique aura été la grande réalité du XX° siècle. La vie des hommes sur terre aura été réglée au rythme des guerres, à la dimension des empires politiques, à la volonté des grands hommes, bien souvent de grands dictateurs.

 
LA MONDIALISATION, REVANCHE SUR LES GOUVERNEMENTS

La mondialisation est en train d’enterrer la géopolitique. Les caractéristiques géographiques, les données territoriales ne sont plus déterminantes :

n’importe qui fait n’importe quoi n’importe où.

De multiples moyens permettent d’ignorer les frontières qui volent en éclat, et d’organiser des échanges d’information, de techniques, de capitaux, de compétences, sans se soucier de la localisation.

Du même coup, le politique perd sa préséance, les Etats ne peuvent exercer sur leurs ressortissants un pouvoir sans limite. Le marché prend une revanche arrogante sur les gouvernements.

 
ECLATEMENT DU SAVOIR

Cette évolution n’est pas la première de ce type qu’ait connue l’humanité. Au XII° siècle, puis au XVIII° siècle, des poussées de civilisation et de croissance économique se sont produites. Elles avaient été analysées par Adam SMITH comme la cause et la nature de la richesse des nations européennes.

Le célèbre économiste avait vu l’importance des échanges, de l’ouverture à d’autres pays, à d’autres produits, à d’autres mœurs. La pauvreté, c’est l’autarcie. La richesse c’est l’échange. Non pas seulement que l’échange permette la division du travail (et l’on a beaucoup trop insisté sur cet aspect somme toute mineur de la pensée de Smith), mais surtout l’échange permet un élargissement en même temps qu’une diffusion des connaissances.

Comme au cours des grandes périodes antérieures de progrès rapide, ce qui caractérise l’entrée dans le troisième millénaire, c’est l’éclatement du savoir.

 
ECLATEMENT DU POUVOIR

L’éclatement du savoir appelle à son tour l’éclatement du pouvoir.

Les « grandes sociétés » (suivant l’expression de Karl POPPER) sont complexes. Cette complexité interdit leur organisation à partir d’un organe central de décision.

Voilà qui explique essentiellement la chute du mur de Berlin et la fin du douloureux intermède de la planification. La prétention des gouvernants de diriger la production et la consommation à partir de normes et suivant des procédures administratives s’est effondrée. Ils ont dû se rendre à l’évidence, et abandonner l’économie de commandement pour l’économie de libertés.

La liberté marche de pair avec la complexité, et il y a une « logique de la liberté »  que Michael POLANYI a assimilée au polycentrisme. Moins de pouvoir au centre, plus de pouvoir à la périphérie, au contact de la réalité, là où est l’information véritable, là où se prennent les décisions effectives.

 
LA MAIN INVISIBLE HARMONISE LA SOCIETE POLYCENTRIQUE

Ce polycentrisme est sans doute ce qui déroute la plupart des personnes qui s’interrogent sur la mondialisation. Alors que jusqu’à présent, et notamment dans les pays fortement étatisés et planifiés,

chacun pouvait nommer le ou les responsables des décisions qui pesaient sur sa vie quotidienne, on a maintenant le sentiment qu’un mécanisme aveugle et désincarné est à l’oeuvre, à moins qu’il ne s’agisse des mystérieux gnomes de Zurich.

La planification, c’est un Commissaire au plan, ce sont les fonctionnaires du Gosplan et les dirigeants du Parti qui font les choix stratégiques. L’économie dirigée, c’est le ministre de l’Economie, ou de l’Industrie, ou de l’Agriculture, et des lois votées par des députés que l’on connaît (en principe). L’économie mondiale c’est plus personne, c’est la mystérieuse main invisible.

Il serait plus juste de dire : c’est personne et tout le monde à la fois. Car le propre du polycentrisme c’est qu’il y a une quantité très élevée, sinon infinie, de décideurs à la fois autonomes et interdépendants, souverains et contraints, maîtres et serviteurs.

Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse les repérer individuellement, mais ils ont des comportements assez individualisés pour qu’on ne puisse les assimiler à des fourmis ou à des masses informes.

C’est dire que l’éclatement du pouvoir peut être assimilé par certains à l’anarchie.

Il n’en est rien. Il s’agit d’une nouvelle organisation de la société, d’une nouvelle répartition et d’une nouvelle diffusion du pouvoir.

 
LE PRINCIPE DE SUBSIDIARITE

Au cœur de cette  nouveauté, on trouvera à coup sûr le principe de subsidiarité.

C’est le grand principe qui permet d’organiser une société polycentrique, libre, affranchie au moins partiellement de l’ordre public national ou international.

Ce n’est pas l’anarchie, ce n’est pas le désordre social, c’est une nouvelle façon de mettre en ordre la société, d’ordonner les actions humaines.

Encore faut-il s’entendre sur la signification du concept de subsidiarité.

On l’a vu utilisé, par exemple, par Jacques DELORS dans la présentation du traité de Maastricht. Cela signifiait dans son esprit et sous sa plume que la construction européenne devrait consister à fixer les compétences respectives des instances de l’Union et des Etats membres de l’Union. Une liste, établie une fois pour toutes, devait permettre de savoir ce qui pouvait se passer désormais au niveau de l’Europe, au niveau des Etats.

Il y a des erreurs involontaires (ou non) dans cette approche :

1° Le principe de subsidiarité voudrait que l’Europe n’ait aucune compétence définie a priori, et que seule la pratique des relations européennes puisse éventuellement faire apparaître la nécessité d’une intervention européenne, sous des formes et par des institutions qui resteraient indéterminées, et inutiles au départ – ce qui n’était évidemment pas du goût de J.DELORS.

2° Le principe de subsidiarité voudrait non seulement que les compétences respectives soient redistribuées entre les divers échelons du pouvoir politique, mais qu’elles le soient aussi et principalement entre le pouvoir politique et la société civile. Le principe de subsidiarité n’est donc pas une forme élaborée de la décentralisation de l’Etat.

Il va bien au-delà, il est un élément d’une philosophie sociale totalement révolutionnaire.

 
TOUT S’ORGANISE A PARTIR DE L’INDIVIDU

La subsidiarité suppose que tout s’organise à partir et autour de l’individu, de l’être humain, « personne unique et irremplaçable ».

L’action humaine, souveraine, non soumise à la coercition, se déroule naturellement dans un cadre social : il y a interaction. Bien que la personne soit unique, elle n’est pas isolée. Elle ne trouve la raison et l’occasion d’agir qu’au contact des autres.

Ce contact n’est pas laissé au hasard. Il s’établit dans des espaces et des relations de plus en plus larges.

Au contact direct de l’individu, il y a toutes les communautés auxquelles et dont il participe : la famille, les associations et clubs de toutes sortes, les voisinages et les réseaux de sympathie. Cet ensemble constitue la société civile.

 

LA SOCIETE POLITIQUE SUBSIDIAIRE DE LA SOCIETE CIVILE

Le premier élément du principe de subsidiarité est que la société civile est apte à résoudre par priorité la plupart des problèmes de la vie en société. C’est ce qui faisait l’admiration de

Tocqueville aux Etats Unis au début du XIX° siècle : les Américains cherchent à résoudre eux-mêmes l’essentiel de leurs difficultés, sans recourir à la société politique.

Sans recourir à la société politique, cela signifie sans recourir au pouvoir de coercition, de violence légale dont dispose l’autorité publique. Les choses sont donc claires : les pouvoirs publics ne sont appelés à faire usage de leur autorité que si les particuliers, dans le cadre de la société civile, ne parviennent pas à trouver la solution. L’intervention politique est subsidiaire : voilà le deuxième élément du principe.

Vient maintenant le troisième élément : on recourt par priorité aux échelons du pouvoir politique les plus modestes, les plus décentralisés, les plus proches des particuliers. Ce peut être la commune, la paroisse, le district, etc.

Quatrième élément du principe de subsidiarité : on ne recourt à un niveau supérieur d’intervention politique que lorsque l’on n’a pas pu faire autrement.

C’est dire que dans la plupart des cas, pour la plupart des difficultés, on n’aurait jamais affaire à l’Etat, situé si loin de la vie quotidienne des individus et de leurs problèmes. Il se peut enfin que l’Etat soit incapable de régler la question à son niveau : il faut alors envisager, toujours subsidiairement, l’intervention d’une fédération, d’un super-Etat, ou d’un arbitre, etc.

On le voit : la subsidiarité n’est pas un principe de droit public pour mieux organiser le pouvoir politique, c’est un principe de droit naturel qui procède de la souveraineté de l’individu, en ce sens que tout droit découle des droits de la personne humaine.

C’est une mise en ordre qui résulte de la seule décision des individus, de leur libre choix. Ce sont eux qui choisissent leurs prochains, qui participent aux communautés qu’ils fondent librement. Ils sont amenés parfois à élargir le cercle de leurs partenaires, à définir ou accepter des règles plus institutionnalisées (donc plus dépersonnalisées) que les contrats et conventions en vigueur dans leurs relations personnelles habituelles.

 
L’UNIVERSALISME MENACE-T-IL LE PERSONNALISME

Mais cette conception n’est-elle pas aux antipodes de la mondialisation ?

Celle-ci ne se réfère-t-elle pas nécessairement à un universalisme impersonnel ? Il est vrai que les discours sur la mondialisation proposent souvent un individu lissé, mis aux normes internationales, ou dont la personnalité est brisée par l’anonymat et le gigantisme des marchés mondiaux. On lui reconnaîtrait seulement des droits de l’homme abstraits et théoriques (car qui donne consistance à ces droits ?)

C’est une erreur de perspective. La mondialisation ne nous met pas en présence de quelqu’un d’autre, nécessairement semblable à nous-même, donc nécessairement égal. La mondialisation nous pousse au contraire vers la diversité, le respect des différences. Ce n’est pas le laminage, le standard, c’est la mosaïque, le patchwork.

D’autre part, le jeu de la mondialisation amène ses acteurs à développer leurs qualités et leurs performances individuelles : c’est le « capital humain » qui fait la différence, « il n’est de richesse que d’hommes ».

Voilà pourquoi, loin de s’opposer, mondialisation et subsidiarité se complètent. La mondialisation n’est pas un principe d’ordre social, c’est un nouvel environnement de l’agir humain. La subsidiarité est ce principe d’ordre social qui permet de respecter l’autonomie de chaque être humain tout en créant les conditions de l’harmonie sociale. Bienvenue dans un monde qui respecte l’harmonie des différences.

 
UNE CIVILISATION DE LA COMPREHENSION

C’est en effet une civilisation tout à fait différente de celle de la géopolitique qui est peut-être en train de se mettre en place. Une civilisation de l’échange, de la

communication, de la paix, au lieu d’être fondée sur le pouvoir, la coercition, le conflit. Une civilisation sans frontière, au lieu d’un jeu d’équilibres ou de massacres entre Etats . Une civilisation centrée sur la personne humaine, et la société civile nécessaire à son épanouissement et à son activité sociale, au lieu d’un monde d’aliénation et de servitude.

Principe organisateur de ce nouvel ordre social, la subsidiarité vaut donc bien qu’on la connaisse, qu’on la comprenne, et qu’on en fasse un grand  projet pour un nouveau millénaire.