BASTIAT : LA TROISIEME VOIE, CELLE DE L’HARMONIE

Jacques Garello*

Dans ses colonnes du 19 septembre 2001, les Echos célébrait Bastiat sous la plume de Jacques Garello.

Entre le socialisme et le conservatisme, il y a une troisième voie qu’un Français a explorée au XIX° siècle, mais que ses compatriotes du moment, aussi bien que les Français d’aujourd’hui ont oubliée : le libéralisme.

Comme le terme prête à confusion, je dirai plus précisément : la philosophie d’une société fondée sur l’harmonie entre personnes libres et responsables.

C’est, je crois, la leçon principale à retirer du déroulement de la XXIV° Université d’Eté de la Nouvelle Economie qui vient de se terminer vendredi dernier à Aix en Provence. Je dirai quelques mots de cette semaine de réflexion et de débats avant de revenir à l’harmonie de Bastiat.

Le tintamarre médiatique accompagne volontiers les rassemblements politiques. Mais les débats d’idées ne font guère recette. Ainsi le silence s’est-il fait – à quelques exceptions près, comme en atteste cette chronique dans Les Echos[1] - autour de cette Université destinée à célébrer le bi-centenaire de la pensée de Frédéric Bastiat (1801 – 1850). Elle méritait mieux : plus de quatre cents participants, dont plus de la moitié avaient moins de 25 ans, étudiants venus de l’Europe entière, une cinquantaine de conférenciers économistes, philosophes, historiens, juristes, sociologues, etc. Eux aussi venaient de pays différents, mais la délégation la plus fournie était celle des Américains, car la popularité de Bastiat aux Etats Unis est considérable, alors qu’elle est nulle dans sa propre patrie (n’a-t-on pas rappelé que Ronald Reagan a dû son succès à Frédéric Bastiat ?).

Pour être tout à fait objectif, j’indique que certains leaders politiques nationaux ont rendu visite à l’Université : Alain Madelin a prononcé un discours très inspiré jeudi matin (n’a-t-il pas été lui-même l’un des « redécouvreurs » de Bastiat, dont il avait édité certains extraits ?[2]), Jean Claude Gaudin a pris également la parole vendredi matin, Charles Million, Jacques Godfrain, et une dizaines de députés du crû sont venus parler ou entendre parler de Bastiat.

Député à l’Assemblée Nationale en 1848, après avoir été Conseiller Général des Landes de 1830 à 1848, vice-président de la Commission des Finances, Frédéric Bastiat n’avait pourtant pas beaucoup de sympathie pour ses congénères politiciens, auxquels il reprochait d’en vouloir faire toujours trop, dans la perspective des prochaines élections. Voilà ce qui vaut aux Français de crouler sous les impôts, les réglementations, tandis que des minorités bien organisées se font octroyer subventions, aides, privilèges et passe-droits.

J’en viens ainsi à l’harmonie, thème de Bastiat. Il existe, dit-il, une harmonie naturelle, mais elle a été brisée par le jeu politique et l’adultération de la démocratie et du droit. On ne peut la retrouver que par un retour à de saines institutions (notamment celles qui créent et maintiennent un état de droit) et à des individus redevenus responsables grâce à l’éducation et à la morale communautaire.

On voit donc que Bastiat ce n’est pas le socialisme, puisqu’il insiste sur la liberté et la responsabilité individuelles. Ce n’est pas le conservatisme, puisqu’en France, l’Etat a été colonisé par les corporations, les intérêts catégoriels, les groupes organisés en syndicats, professions. Bien que facilement critiques de l’Etat, les conservateurs français veulent le « conserver » parce que tout changement radical compromettrait un statut qu’ils ont mis parfois des décennies à obtenir. On notera que socialistes et conservateurs se répartissent sur tout le spectre des partis politiques, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Tout ce monde se réunit pour bramer contre la mondialisation, le marché et le profit, pour sauver la Sécurité Sociale et l’Education Nationale, ces perles que nous envie le monde entier…

Mais l’harmonie libérale est-elle réaliste ? Pour Bastiat, ce qui est réel, c’est ce qui est vrai et juste. Le « réalisme » ne signifie pas la soumission à la mode, l’accommodement avec les erreurs du temps. Le réalisme se juge à long terme : il vient de la conformité à la vraie nature de l’être humain. Comme chez la plupart des grands philosophes, il y a chez Bastiat une façon de voir l’humanité, une anthropologie. L’homme est un créateur : il exprime sa personnalité et ses capacités à travers ses initiatives, son action quotidienne. Ainsi se légitime la propriété, qui attache l’homme au fruit de son activité, qui rémunère ses mérites, qui sanctionne ses erreurs. Mais l’homme est aussi un serviteur : il ne peut réaliser ses projets, et se réaliser soi-même, qu’en tenant compte des autres. Ce n’est pas de la philanthropie, mais la simple conséquence du principe de l’échange : nous nous rendons mutuellement service. Ainsi s’expliquent le contrat et le marché, et la concurrence qui oblige le producteur à penser au client avant de penser à lui-même : il ne sera rémunéré que si ses services sont appréciés – au sens strict du terme. Enfin cet homme créateur, serviteur, est aussi un homme pêcheur. L’être humain n’est pas parfait, mais perfectible. Il accomplit son progrès personnel à travers des essais et des erreurs, il peut tirer parti de ses échecs. Cela peut se gérer avec une bonne éducation, mais l’éducation elle-même implique l’immersion de l’être humain dans les communautés qui constituent la société civile : la famille, les groupes religieux, culturels, les associations.

Voilà, pour Bastiat, quelles sont les bases d’une société d’harmonie. C’est une société de liberté certes, mais d’une liberté ordonnée à la dignité de la personne humaine et à sa plus belle mission : servir.

Voilà qui pourrait lancer la France sur la piste d’une troisième voie. Bastiat ne se cachait pas la difficulté de l’entreprise : la France est durablement la patrie du socialisme et du conservatisme. Mais Bastiat estimait aussi que l’harmonie était au cœur de chaque Français, et que le progrès dans la liberté pouvait s’amorcer à condition que quelques-uns parlent de ces belles choses et les portent sur la place publique. Puissent les prochains mois nous valoir une percée du thème de l’harmonie. Bastiat opposait « ce qu’on voit » (les bienfaits à court terme de l’Etat Providence) et « ce qu’on ne voit pas » (la ruine à long terme de la liberté et du droit). On peut opposer aujourd’hui « ce qu’on entend » (le socialisme et le conservatisme) et « ce qu’on entend pas » : le libéralisme, la vraie troisième voie.

 

[1] Les Echos du lundi 26 mars 2001

[2] « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas », Romillat Ed., 2° édition, Paris 2001.

 

*  Professeur d'Economie à l'Université d'Aix Marseille III et Président de l'ALEPS et de Génération Libérale