Entre le socialisme et le conservatisme,
il y a une troisième voie qu’un Français a explorée au XIX° siècle,
mais que ses compatriotes du moment, aussi bien que les Français
d’aujourd’hui ont oubliée : le libéralisme.
Comme le terme prête à confusion,
je dirai plus précisément : la philosophie d’une société
fondée sur l’harmonie entre personnes libres et responsables.
C’est, je crois, la leçon principale
à retirer du déroulement de la XXIV° Université d’Eté de la Nouvelle
Economie qui vient de se terminer vendredi dernier à Aix en Provence.
Je dirai quelques mots de cette semaine de réflexion et de débats
avant de revenir à l’harmonie de Bastiat.
Le tintamarre médiatique accompagne
volontiers les rassemblements politiques. Mais les débats d’idées
ne font guère recette. Ainsi le silence s’est-il fait – à quelques
exceptions près, comme en atteste cette chronique dans Les Echos
- autour de cette Université destinée à célébrer le bi-centenaire
de la pensée de Frédéric Bastiat (1801 – 1850). Elle méritait
mieux : plus de quatre cents participants, dont plus de la
moitié avaient moins de 25 ans, étudiants venus de l’Europe entière,
une cinquantaine de conférenciers économistes, philosophes, historiens,
juristes, sociologues, etc. Eux aussi venaient de pays différents,
mais la délégation la plus fournie était celle des Américains,
car la popularité de Bastiat aux Etats Unis est considérable,
alors qu’elle est nulle dans sa propre patrie (n’a-t-on pas rappelé
que Ronald Reagan a dû son succès à Frédéric Bastiat ?).
Pour être tout à fait objectif, j’indique
que certains leaders politiques nationaux ont rendu visite à l’Université :
Alain Madelin a prononcé un discours très inspiré jeudi matin
(n’a-t-il pas été lui-même l’un des « redécouvreurs »
de Bastiat, dont il avait édité certains extraits ?),
Jean Claude Gaudin a pris également la parole vendredi matin,
Charles Million, Jacques Godfrain, et une dizaines de députés
du crû sont venus parler ou entendre parler de Bastiat.
Député à l’Assemblée Nationale en
1848, après avoir été Conseiller Général des Landes de 1830 à
1848, vice-président de la Commission des Finances, Frédéric Bastiat
n’avait pourtant pas beaucoup de sympathie pour ses congénères
politiciens, auxquels il reprochait d’en vouloir faire toujours
trop, dans la perspective des prochaines élections. Voilà ce qui
vaut aux Français de crouler sous les impôts, les réglementations,
tandis que des minorités bien organisées se font octroyer subventions,
aides, privilèges et passe-droits.
J’en viens ainsi à l’harmonie, thème
de Bastiat. Il existe, dit-il, une harmonie naturelle, mais elle
a été brisée par le jeu politique et l’adultération de la démocratie
et du droit. On ne peut la retrouver que par un retour à de saines
institutions (notamment celles qui créent et maintiennent un état
de droit) et à des individus redevenus responsables grâce à l’éducation
et à la morale communautaire.
On voit donc que Bastiat ce n’est
pas le socialisme, puisqu’il insiste sur la liberté et la responsabilité
individuelles. Ce n’est pas le conservatisme, puisqu’en France,
l’Etat a été colonisé par les corporations, les intérêts catégoriels,
les groupes organisés en syndicats, professions. Bien que facilement
critiques de l’Etat, les conservateurs français veulent le « conserver »
parce que tout changement radical compromettrait un statut qu’ils
ont mis parfois des décennies à obtenir. On notera que socialistes
et conservateurs se répartissent sur tout le spectre des partis
politiques, de l’extrême gauche à l’extrême droite. Tout ce monde
se réunit pour bramer contre la mondialisation, le marché et le
profit, pour sauver la Sécurité Sociale et l’Education Nationale,
ces perles que nous envie le monde entier…
Mais l’harmonie libérale est-elle
réaliste ? Pour Bastiat, ce qui est réel, c’est ce qui est
vrai et juste. Le « réalisme » ne signifie pas la soumission
à la mode, l’accommodement avec les erreurs du temps. Le réalisme
se juge à long terme : il vient de la conformité à la vraie
nature de l’être humain. Comme chez la plupart des grands philosophes,
il y a chez Bastiat une façon de voir l’humanité, une anthropologie.
L’homme est un créateur : il exprime sa personnalité et ses
capacités à travers ses initiatives, son action quotidienne. Ainsi
se légitime la propriété, qui attache l’homme au fruit de son
activité, qui rémunère ses mérites, qui sanctionne ses erreurs.
Mais l’homme est aussi un serviteur : il ne peut réaliser
ses projets, et se réaliser soi-même, qu’en tenant compte des
autres. Ce n’est pas de la philanthropie, mais la simple conséquence
du principe de l’échange : nous nous rendons mutuellement
service. Ainsi s’expliquent le contrat et le marché, et la concurrence
qui oblige le producteur à penser au client avant de penser à
lui-même : il ne sera rémunéré que si ses services sont appréciés
– au sens strict du terme. Enfin cet homme créateur, serviteur,
est aussi un homme pêcheur. L’être humain n’est pas parfait, mais
perfectible. Il accomplit son progrès personnel à travers des
essais et des erreurs, il peut tirer parti de ses échecs. Cela
peut se gérer avec une bonne éducation, mais l’éducation elle-même
implique l’immersion de l’être humain dans les communautés qui
constituent la société civile : la famille, les groupes religieux,
culturels, les associations.
Voilà, pour Bastiat, quelles sont
les bases d’une société d’harmonie. C’est une société de liberté
certes, mais d’une liberté ordonnée à la dignité de la personne
humaine et à sa plus belle mission : servir.
Voilà qui pourrait lancer la France
sur la piste d’une troisième voie. Bastiat ne se cachait pas la
difficulté de l’entreprise : la France est durablement la
patrie du socialisme et du conservatisme. Mais Bastiat estimait
aussi que l’harmonie était au cœur de chaque Français, et que
le progrès dans la liberté pouvait s’amorcer à condition que quelques-uns
parlent de ces belles choses et les portent sur la place publique.
Puissent les prochains mois nous valoir une percée du thème de
l’harmonie. Bastiat opposait « ce qu’on voit » (les
bienfaits à court terme de l’Etat Providence) et « ce qu’on
ne voit pas » (la ruine à long terme de la liberté et du
droit). On peut opposer aujourd’hui « ce qu’on entend »
(le socialisme et le conservatisme) et « ce qu’on entend
pas » : le libéralisme, la vraie troisième voie.