LA MONDIALISATION, VUE PAR LES MARXISTES ET PAR LES LIBERAUX


Jacques Garello*


La Revue "Liberta", éditée par la Fundazione Liberta (Rome) m'a demandé un article sur les arguments utilisés par les adversaires de la mondialisation, et les emprunts faits à la pensée marxiste. Voici la version française du texte qui paraîtra en italien dans le prochain numéro de la revue.

La mondialisation que nous vivons en ce début de millénaire est sans doute le changement le plus important intervenu dans l'histoire des hommes depuis la Révolution Industrielle du XVIIIème siècle, voire depuis l'éveil de l'Europe aux XIIème et XIIIème siècles. On retrouve d'ailleurs des traits communs à ces accélérations historiques : l'élargissement de l'espace de communication et d'échange (dont le rôle a été mis en évidence par Adam Smith), le progrès de la connaissance et de la confiance dans la créativité humaine, la poussée de la liberté et du droit, et enfin (conséquence et non cause) l'apparition de techniques nouvelles. Ces périodes de transition ne sont pas toujours comprises par ceux qui les vivent, et parfois même par ceux qui en sont les artisans. Comme l'histoire n'est jamais rupture, mais évolution, ces périodes sont marquées par le conflit du vieux et du neuf, par la coexistence du monde ancien qui habite encore les esprits et les institutions, et du monde nouveau dont on ne discerne pas clairement les contours ni les nouvelles règles du jeu. Voilà qui explique des réactions de rejet, de peur collective, et finalement de violence.

Il y a donc, de mon point de vue, une composante inéluctable, naturelle, de l'anti-mondialisme contemporain : la crainte de la nouveauté, la peur du changement quand on ne sait pas s'il est progrès ou régression. On a l'impression que la maîtrise du progrès échappe aux témoins du progrès.

Une semblable réaction a été particulièrement nette dans les décennies qui ont suivi la Révolution Industrielle. Dès 1791 Malthus s'interrogeait sur "La Crise". Et, ouvert par Malthus, le débat sur la crise dominera la pensée économique, pratiquement jusqu'en 1939. Les formidables performances de l'industrie mécanisée n'allaient-elles pas engendrer une course effrénée à la production ? La "crise de surproduction", non plus simple accident passager, mais destin apocalyptique d'un système sans régulation, a été une certitude pour Malthus, Sismondi, Ricardo et bien évidemment Marx. A l'inverse, Jean Baptiste Say, Frédéric Bastiat et les économistes du Journal (dont Pellegrino Rossi) rejetaient le principe de la crise et concluaient aux "Harmonies économiques" - pour peu que le "laissez faire, laissez passer" soit respecté.

Je poursuis le parallèle avec le XIXème siècle : il est instructif. En effet, comme nous pouvons l'observer aujourd'hui, il n'a pas manqué à l'époque de prophètes de malheur et de marchands d'illusions pour exploiter les réactions de doute et récupérer les peurs collectives. Marx et les communistes sont évidemment ceux qui ont le mieux réussi dans cette entreprise de démoralisation sociale, de contestation du progrès, de rejet du système, et de constructivisme débridé.

Voici donc ce que nous vivons aujourd'hui, comme l'ont vécu les Européens du XIXème siècle : l'exploitation des réactions naturelles face aux mutations de la société pour légitimer une révolte artificielle, pour substituer un ordre créé, figé et inhumain à un ordre spontané, évolutif, à la mesure de la personne humaine.

Pourtant, le parallélisme avec le XIXème siècle n'est pas total. Car la nouvelle vague de malthusianisme que nous connaissons aujourd'hui a pour caractéristique évidente d’être la seconde. Et l'échec de la pensée marxiste, symbolisé par la chute du Mur de Berlin en 1989, loin d'avoir assagi ou découragé les malthusiens de tous les pays, les a rendus plus agressifs encore. C'est leur deuxième chance. Rayés un instant de la carte intellectuelle et politique de la planète, les rouges se sont peints en verts (comme à la conférence de Rio en 1992), se sont habillés en paysans (comme à Seattle en 1999), avant de se déguiser en "société civile internationale" structurée autour des "ONG" (organisations non gouvernementales) à Porto Allegre cette année.

Le passé de ces anti-mondialistes ne fait aucun doute. Les leaders sont issus de l'internationale trotskiste. Les fonds sont fournis par tous ceux qui, directement ou indirectement, pour des raisons tant économiques qu'idéologiques, ont intérêt à déstabiliser le capitalisme mondial.

Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'insister sur les origines et les intentions de ces anti-mondialistes" tant elles sont évidentes et finalement sans importance. Il me paraît en effet plus utile de répondre à deux questions : pourquoi les thèses anti-mondialistes ont-elles eu tant d'impact dans l'opinion publique ? Comment les libéraux peuvent-ils réconcilier cette opinion publique avec le mondialisme ?

 
§ 1.L'impact de l'anti-mondialisme.
 

Comme tous les manipulateurs, les anti-mondialistes s'appuient sur des croyances populaires et des réactions naturelles. Lénine avait déjà donné le mode d'emploi : trouver des "alliés objectifs", exploiter tous les mécontentements, les canaliser à travers les "courroies de transmission". Voici quelques-unes des armes les plus souvent utilisées par les anti-mondialistes : le réflexe protectionniste et nationaliste, le communautarisme et l'humanitarisme, la pétition pour la justice sociale, la maîtrise d’une marché anarchique, la sauvegarde de l'environnement.

 
Protectionnisme et Nationalisme
 

Le vieux démon protectionniste est à l'oeuvre. Il n'a jamais été éradiqué. Frédéric Bastiat expliquait pourquoi : dans le débat politique, on privilégie toujours les intérêts des producteurs par rapport à ceux des consommateurs. Les producteurs peuvent s'organiser en groupes de pression, et ils se font d'autant mieux entendre qu'ils représentent une force électorale bien localisée. Les consommateurs sont inorganisés, dispersés, et ne peuvent faire valoir leurs points de vue.

Le protectionnisme est d’autant plus virulent qu’il est ancien, et que des générations successives de producteurs ont été habituées à l’aide de l’Etat contre la concurrence étrangère. Cela est particulièrement vrai des agriculteurs européens, qui bénéficient de la Politique Agricole Commune depuis un demi-siècle, et pour lesquels l’idée de laisser circuler librement les produits agricoles est inconcevable.

Bien évidemment, comme tout protectionnisme, celui-ci se retourne à terme contre ceux qui l’ont pratiqué : incapables de s’adapter aux exigences du marché mondial, les paysans doivent compter de plus en plus sur les aides publiques et de moins en moins sur la vente de leur production, et un jour ou l’autre la manne publique se tarit. Nous en sommes précisément à ce point de l’évolution, et cela explique la colère des paysans contre l’Europe qui ne les subventionne plus suffisamment, et encore davantage contre l’OMC et tout ce qui peut ressembler à une contrainte concurrentielle.

L’un des points forts du protectionnisme est d’agir au nom des intérêts nationaux. Comme Bastiat l’avait montré dans sa fameuse « pétition des marchands de chandelles », les lobbies ne se présentent jamais comme les défenseurs d’intérêts particuliers et corporatifs, mais parlent au nom de l’intérêt national. Ils ne défendent pas leurs propres privilèges, leurs professions, mais l’ensemble du peuple.

Voilà comment on va faire du protectionnisme une œuvre culturelle : ce sont les traditions nationales et régionales que l’on veut sauvegarder. Contre les MacDo on invoque la saveur du roquefort et du bon pain de campagne. Ce ne sont pas les concurrents étrangers que l’on veut éliminer, c’est la « mal bouffe ». En Italie n’est-on pas en train de réinventer le « slowfood » pour revenir à une tradition alimentaire mise à mal par la mondialisation des produits, des goûts et des cuisines ?

On réveille ainsi le chauvinisme et la fierté nationale. Mais il n’y a qu’un tout petit pas à franchir pour se trouver sur le versant de la xénophobie, du rejet de l’autre, et finalement du nationalisme agressif. C’est dans un climat de nationalisme exacerbé que se sont préparées les deux grandes guerres mondiales. Cette évidence a d’ailleurs inspiré la Charte de La Havane et l’effort mené dès 1945 pour mettre en place les bases du libre-échange international. Le GATT a mis plus de cinquante ans pour éliminer l’essentiel des barrières traditionnelles, mais n’a pas réussi à exorciser le démon protectionniste, récemment renforcé dans sa dimension culturelle.

 
Communautarisme et humanitarisme
 

Le recours à l’arme culturelle exploite deux sortes de réactions psychologiques face à la mondialisation : d’une part la nostalgie du groupe, de la communauté fermée, d’autre part le sentiment d’universelle solidarité, d’appartenance à la grande famille humaine. Ces réactions sont contraires, et cependant elles coexistent dans l’esprit et le cœur de beaucoup de personnes.

Le communautarisme est une déviation d’un réflexe naturel. Quand l’être humain est intégré dans un réseau de relations élargies, lointaines et impersonnelles, il éprouve le besoin de renforcer ses attaches, de resserrer son cercle d’affection et de partage. Les paysans du XIX° siècle venus travailler à l’usine dans des villes industrielles surpeuplées et insalubres avaient la très forte nostalgie de leurs campagnes, de leurs villages, de leurs paroisses. Ils ont cherché dans les sectes socialistes la chaleur humaine qui leur manquait : « le socialisme, c’est la prière de la ville » (G. Leroy). Aujourd’hui ceux qui se trouvent contre leur gré plongés dans un monde qui leur est étranger se réfugient dans une utopie de la communauté, du partage, qui exclut le marché et le capitalisme. Entre l’économie d’échange et l’économie de partage, ils ont fait le choix, sans comprendre que le partage n’est possible que s’il y a quelque chose à partager, et que le partage de la misère n’a jamais éliminé la misère. L’échange est au contraire le seul mode de relations créateur de richesses. Il est prioritaire par rapport au partage, parce qu’il rend le partage possible. Encore faut-il préciser que le partage doit être volontaire et raisonné, et ne pas aller jusqu’à dispenser ou décourager les individus d’entreprendre et de travailler. Le communautarisme (MacIntire, Taylor) est déviant, parce qu’il instaure un partage obligatoire et égalitaire, et  nie la propriété privée et l’intérêt personnel.

Très curieusement, le communautarisme peut prendre une dimension mondiale, et la « famille humaine » est un thème à la mode chez les anti-mondialistes. Or cette grande famille serait menacée par les marchands, les financiers. Ses éléments les plus faibles seraient livrés à la rapacité des multinationales : la prostitution, la drogue, la discrimination seraient autant de fléaux liés à la généralisation de la loi de l’argent. Une pétition contre la « marchandisation » circule maintenant dans tous les pays : il n’est pas normal que tout soit régi par un marché qu’au demeurant personne ne contrôle. Cette argumentation rejoint finalement celle du communautarisme en ce qu’elle rejette et condamne les principes de l’échange marchand et de la propriété privée. Elle est aussi une déviation, en imputant à l’échange, au commerce et à la finance, des vices moraux qu’ils n’ont pas. Bien au contraire, les vertus qui font la dignité de la personne humaine semblent plutôt se développer dans les civilisations marchandes, tandis que les régimes socialistes ont entraîné, plus que les autres, la corruption et l’écrasement de l’être humain. La liberté des actes doit se comprendre dans la perspective de la dignité des personnes, mais à l’inverse on n’a jamais respecté la dignité des personnes quand on les a privées de la liberté de leurs actes. La dignité de l’homme est dans la liberté, non dans l’universelle fraternité ou l’illusoire égalité.

Il ne fait pas de doute que l’influence du marxisme-léninisme est visible dans l’exploitation des réactions que je viens d’évoquer. On trouve d’abord le thème de la prolétarisation : le capitalisme fera disparaître les classes moyennes, la paysannerie, l’artisanat, parce que l’accumulation du capital oblige soit à devenir capitaliste – et grand capitaliste – soit à venir grossir les rangs de l’armée prolétarienne. Le capitalisme mondial conduit fatalement à la prolétarisation mondiale, et à la déstructuration sociale.

On trouve ensuite le thème de l’aliénation : les prolétaires deviennent des jouets entre les mains des capitalistes, la culture, la religion et le droit sont conçus pour servir les intérêts de la classe politique dominante, et celle-ci réduit le peuple à l’esclavage intellectuel, en imposant un système de « valeurs » destiné à pérenniser la domination et l’exploitation.

 
La pétition pour la justice sociale
 

La théorie marxiste explique encore que si les individus sont prolétarisés et aliénés par le capitalisme, ils sont aussi paupérisés : les écarts de revenus et de niveaux de vie ne cessent de s’accroître.

La paupérisation est un thème d’une grande utilité pour les anti-mondialistes. Il permet en effet de rencontrer le désir de justice sociale qui a été développé dans les mentalités du XIX° siècle. HAYEK a montré les ambiguïtés du concept de justice sociale (Droit, Législation et Liberté, tome II). Au nom de la justice sociale, on a multiplié les politiques de prélèvements obligatoires et de transferts sociaux, dont les effets les plus visibles n’ont pas été d’améliorer le sort des plus pauvres, mais au contraire de créer du chômage, de freiner la croissance, et de permettre à certaines catégories politiquement influentes de vivre au détriment de l’ensemble de la population. « L’Etat est cette grande fiction sociale à travers laquelle chacun s’efforce de vivre aux dépens de tous les autres » (BASTIAT). Il n’en demeure pas moins que l’idée égalitariste est très répandue, très populaire, même si, dans les pays riches, les écarts de niveaux de vie ont été singulièrement réduits depuis cinquante ans.

Or, nous dit-on, le commerce mondial est de nature à enrichir les pays riches et appauvrir les pauvres. Une telle croyance est partagée par des personnes qui ne sont pas des idéologues, ni des adversaires déclarés de l’économie de marché. Ainsi de l’Encyclique « Popularum progressio » dans laquelle le Pape Paul VI tenait les échanges internationaux pour responsables du sous-développement. Ainsi, plus récemment, de la déclaration du Président Jacques CHIRAC : « Comment des pays pauvres pourraient-ils commercer avec le reste du monde, sans être au préalable aidés ? ». A Bill CLINTON qui, lors de la Conférence du Caire, plaidait un changement de politique à l’égard du Tiers Monde avec le slogan : « trade, not aid », Jacques CHIRAC répondait « aid, not trade ».

Ces idées ont bien entendu une origine. Elle est double. La première remonte à Frédéric LIST, et à la théorie de la « protection de l’enfance dans l’industrie ». Elle participe du point de vue que les échanges ne peuvent s’organiser qu’entre partenaires de même niveau de développement, sans quoi les plus avancés éliminent les autres. Il n’est pas jusqu’aux concepteurs de l’Union Européenne qui n’utilisent cet argument pour éliminer les pays d’Europe Centrale et de l’Est, ou au moins pour retarder leur intégration dans « la cour des grands ». La deuxième origine est la thèse de l’impérialisme, proposée par Lénine et Rosa Luxembourg au début du XX° siècle. Comme à l’époque il était déjà évident que le capitalisme n’avait pas creusé d’écarts entre les revenus, comme la paupérisation annoncée ne s’était pas produite, même sous sa forme édulcorée de « paupérisation relative » (les pauvres s’enrichiraient, mais moins vite que les riches – de sorte qu’ils se sentiraient de plus en plus pauvres en se comparant aux riches), il fallait bien trouver une parade. Il suffisait de dire que ce qui avait permis aux pays riches d’améliorer le sort du prolétariat et de surmonter les « contradictions internes du capitalisme » n’était que le pillage du reste du monde colonisé par les puissances occidentales. L’exploitation avait simplement changé de dimension : elle était devenue internationale, les nations capitalistes s’enrichissant au détriment des nations prolétaires. Dès lors, la conclusion politique s’imposait : il fallait mettre fin à la colonisation et à l’impérialisme, et replacer les pays capitalistes devant leurs propres contradictions.

Dans les années 1950, quelques économistes ont voulu étayer « scientifiquement » la thèse de l’impérialisme et ont mesuré ( à leur manière) la « dégradation des termes de l’échange » au détriment des pays du Tiers Monde. MYRDAL, PREBISH et SINGER ont fait passer leur message auprès des organismes internationaux, et notamment de la CNUCED  (Commission des Nations Unies pour le Commerce et le Développement, à Genève). Parallèlement, de nombreux pays riches (à commencer par les Etats Unis eux-mêmes) ont entendu venir en aide aux pays pauvres pour réparer tout le mal qui leur avait été fait. L’aide a pris tantôt la forme de subventions et de prêts par l’intermédiaire de la Banque Mondiale et du FMI, tantôt la tolérance douanière au nom du « double standard de moralité », autorisant les pays pauvres à se protéger contre les importations, et obligeant les pays riches à supprimer toute protection pour les importations en provenance des pays pauvres (les accords de Lomé prévoyaient les mêmes dispositions dans les relations commerciales entre la CEE et l’Afrique).

On pensait en avoir terminé avec ces vieilles lunes. Mais les anti-mondialistes les ont ressuscitées. Et ils mettent l’accent sur deux périls aussi graves l’un que l’autre :

- d’une part les pays pauvres sont exploités par le capitalisme mondial qui vient s’installer dans le Tiers Monde pour tirer le meilleur parti de ressources naturelles abondantes et surtout d’une main d’œuvre bon marché,

- d’autre part les producteurs des pays riches sont menacés par ces délocalisations, mais aussi par les exportations des pays émergents puisque la concurrence est faussée par le « dumping social » (Jacques DELORS) que pratiquent ces pays.

Jusqu’à un certain point les deux arguments sont contradictoires, puisque les mêmes personnes soutiennent que les pays pauvres sont exploités (donc ne peuvent pas nuire puisqu’ils sont les victimes du commerce mondial), mais aussi qu’ils sont dangereux (puisqu’ils perturbent le commerce mondial). La contradiction disparaît si l’on songe que dans l’esprit de ceux qui utilisent ces arguments, il y a un coupable et un seul : le capitalisme, qui prend des aspects différents suivant les pays considérés.

Mais surtout ces arguments sont vides de sens, puisque ce sont incontestablement les pays les plus ouverts au commerce mondial et aux capitaux étrangers qui ont réussi leur décollage, et où le produit par tête s’accroît à une vitesse spectaculaire. Par voie de conséquence, les écarts de revenus entre les individus eux-mêmes sont en train de se résorber dans ces pays émergents, même si les vestiges de la pauvreté récente sont encore très visibles.

Quant au « dumping social » il signifie simplement qu’avant d’acquérir des « droits sociaux » et de prévoir des retraites confortables, les individus les plus pauvres désirent acquérir le droit de survivre, et peut-être de préparer très modestement l’avenir. On pourrait évidemment obliger les habitants des pays pauvres à avoir deux voitures, une résidence secondaire, et à manger caviar et foie gras : c’est ce que souhaitent implicitement ceux qui déclarent qu’on ne peut soutenir la concurrence avec des gens « qui se contentent d’un bol de riz » (à moins qu’ils ne veuillent suggérer que les Européens devraient aussi se mettre au bol de riz). Mais les bas salaires sont acceptés et préférés à pas de salaire du tout.

Cette observation statique doit nécessairement se compléter d’une perspective dynamique. A terme, les salaires ne manquent pas d’augmenter avec la productivité. A terme, les familles investissent davantage dans l’éducation et la formation, et ce « capital humain » rapportera plus tard des revenus supérieurs. A terme, les niveaux de vie, sans aller jusqu’à la convergence totale, se rapprochent entre les personnes appartenant aux pays émergents et aux pays anciennement développés. N’est-ce pas le phénomène que l’on a observé naguère en Europe ? L’Espagne accueillait l’industrie automobile parce que les salaires y étaient 25 ou 30 % inférieurs à ce qu’ils étaient ailleurs ; aujourd’hui les niveaux sont comparables. Et que dire du Japon, dont on a prétendu pendant des années que sa prospérité venait du très faible niveau de salaire, alors qu’aujourd’hui le revenu par tête est supérieur à celui de la plupart des pays européens ?

La mondialisation n’est pas source d’écarts « injustes », elle tend au contraire à permettre à des gens et des peuples pauvres de prendre le train du développement et de rejoindre les autres, même avec un décalage transitoire.

 
Anarchie et crises d’une économie mondialisée
 

Je serai plus bref sur ce point, puisque cette discussion est rigoureusement la même que celle qui a été menée au XIX° siècle.

Aujourd’hui les anti-mondialistes tirent argument des graves déséquilibres enregistrés dans la zone pacifique, au Brésil, et en Russie au cours de l’année 1997. Les uns (comme James TOBIN) y ont vu la conséquence du mauvais fonctionnement des marchés financiers mondiaux et de la spéculation éhontée sur les places boursières. Les autres ont mis en cause la dépendance des pays touchés par la crise vis-à-vis du Fonds Monétaire International, qui aurait pour politique de lancer les gouvernements dans des actions de privatisations échevelées et déstabilisatrices.

Il est vrai que le FMI et les finances ont une lourde part de responsabilité dans les crises en question, mais ce n’est pas celle que l’on évoque. La crise s’est produite dans des pays où les Banques Centrales ont mené, souvent avec la complicité du FMI, des politiques de crédit absolument aberrantes. En Corée du Sud, c’est la collusion entre le gouvernement, les banques et les grands groupes industriels qui a conduit à soutenir des entreprises qui n’avaient aucune perspective de rentabilité ; un jour il faut se rendre aux évidences. Ce n’est pas le marché qui est en cause ici, mais au contraire le non-respect de l’impératif de rentabilité, véritable sanction du marché. En Indonésie, le système bancaire était entièrement entre les mains du dictateur, et permettait de financer des opérations immobilières spéculatives pour enrichir la famille de Souharto. Qu’est-ce que cela peut avoir de commun avec le marché ? En Thaïlande ou en Malaisie, les banques centrales, imprudemment engagées dans des opérations sans légitimité économique, ont été soutenues à plusieurs reprises par le FMI, qui les a ainsi amenées à persévérer dans l’erreur. Le manque de lucidité et de vigilance du FMI a été mis en cause par la plupart des économistes qui ont analysé ces « crises », et qui ont conclu non pas à une crise du capitalisme, mais à une crise du dirigisme et des ingérences du pouvoir politique dans le monde des affaires – exactement comme en 1929 d’ailleurs.

L’apocalypse capitaliste ne s’est donc pas produite, mais la secousse a été suffisante pour accréditer la thèse du danger d’un marché sans régulation, sans limite, qu’il faudrait nécessairement encadrer par quelque autorité supra-nationale. Il n’est pas jusqu’aux beaux esprits réunis à Davos pour épouser cette thèse, avec l’espoir évident qu’ils seront les fameux experts qui veilleront demain au bien-être de l’économie mondiale.

Nous voilà donc ramenés, comme je le disais, à cette fameuse discussion : le marché doit-il être encadré et régulé pour éviter le désordre ou fonctionne-t-il comme un ordre spontané, suivant la loi de la « main invisible » ? Il est à remarquer en tous cas que les désordres n’ont jamais été éliminés par quelque planification ou quelque intervention publique que ce soit, et qu’à l’inverse ce sont ces initiatives des Etats qui sont à l’origine de tous les dérèglements économiques que l’on peut déplorer. Ce n’est donc pas par une mondialisation du pouvoir économique qu’on peut « maîtriser » la conjoncture mondiale. Le marché se stabilise sans intervention aucune. Et si les gouvernements ont dans ce domaine quelque responsabilité, c’est principalement pour garantir l’environnement institutionnel indispensable au marché, et notamment les droits de propriété, la stabilité monétaire, la liberté d’entreprendre et d’échanger ; combien s’ acquittent de cette mission aujourd’hui, combien apportent-ils cette stabilité juridique et sociale nécessaire au fonctionnement harmonieux du marché ?

 
La sauvegarde de l’environnement
 

Au delà de l’injustice ou de l’instabilité nées de la mondialisation, on va trouver ici l’argument le plus moderne, et le plus massif, dans la croisade des anti-mondialistes.

La mondialisation serait destructrice de l’environnement, source de pollution et de pillage des ressources naturelles. Voilà la raison essentielle pour laquelle il faudrait lui préférer une organisation globale, capable de gérer un « développement durable ».

Or, l’écologie est à la mode. Par un réflexe sain de conservation et de respect de la nature certes, mais aussi par l’effet d’une peur panique face à l’avenir et au risque. Un nombre croissant de personnes sont devenues adeptes de la philosophie du « risque zéro ». Elles veulent être garanties contre tout imprévu, tout accident. On le voit actuellement avec les vaches folles et les épizooties : le principe « de précaution » triomphe.

Dans les années cinquante, le Club de Rome s’était fait une grand réputation en commentant le rapport Meadows du M.I.T. sur l’avenir de la planète, la surpopulation,  l’épuisement des ressources naturelles et l’aggravation de la pollution. Aurelio PACCEI et ses amis avaient persuadé les Européens qu’il fallait arrêter la croissance des pays riches pour laisser un héritage décent aux générations futures. Ce travail de propagande néo-malthusienne a porté ses fruits avec les nombreuses condamnations de la « société de consommation » nées sur les campus américains et explosant à la Sorbonne à Paris en 1968. Aucune de ces catastrophes se produisant, les taux de natalité s’abaissant partout dans le monde y compris en Chine et en Inde, les découvertes du pétrole off-shore reculant de plusieurs décennies le spectre de l’épuisement énergétique, la pollution reculant de façon spectaculaire dans certaines régions du monde, l’agressivité écologiste avait donc progressivement diminué.

Mais l’affaire a été relancée avec la Conférence de Rio. On y retrouve les écologistes traditionnels, mais les rangs se sont garnis d’un certain nombre d’intellectuels naguère marxistes, et de chefs d’états ayant en commun de nourrir une haine farouche à l’égard des Américains. Seuls représentants de tous les grands pays, les dirigeants français sont présents à Rio. Les deux grandes affaires seront celle du réchauffement de la planète (dû évidemment aux émissions de gaz carbonique d’une civilisation qui a tout sacrifié à l’automobile) et de la destruction du patrimoine physique de l’humanité, en particulier de la forêt amazonienne. Les pays riches, pour alimenter leur croissance, encouragent les pays pauvres à entrer dans le commerce mondial pour fournir les indispensables ressources naturelles, et à piller leurs propres territoires, sans souci du lendemain. A ces périls qui menacent les générations actuelles, mais encore plus les générations futures, il faut répondre par une planification mondiale de la croissance, susceptible de garantir un développement « durable », à un rythme suffisamment équilibré et maîtriser pour empêcher les plus graves dommages causés à l’environnement.

L’écho de ce slogan du « développement durable » va être considérable et, comme le club de Rome quarante ans plus tôt, la condamnation du capitalisme qui exploite la planète et la déesse Gaïa, après avoir exploité le Tiers Monde et les classes laborieuses, est sans appel. Et naturellement c’est le pays qui incarne le capitalisme qui est l’objet de toutes les critiques : les Etats Unis menacent le monde entier, à travers une mondialisation qui est leur invention et qui fonctionne à leur unique profit.

Il y a bien sûr dans cette argumentation un air de famille avec la théorie de l’impérialisme, c’en est en fait qu’une simple variation. Mais il y a davantage encore. Ici on évoque les choix inter-générationnels, et on reproche au marché de ne savoir gérer que le court terme, sans souci de l’avenir lointain. On évoque aussi le goût pour une vie saine, en harmonie avec la nature, les petits oiseaux, les fleurs. Le calcul économique se conjugue élégamment avec les sentiments bucoliques. C’est la philosophie de Platon : le progrès est derrière nous, le retour à la primitivité est le retour à la pureté. C’est le triomphe de Jean Jacques Rousseau : l’homme est naturellement bon, la société le corrompt, la vérité est dans l’état de nature. Cette recherche de l’état de nature, d’une société sans conflit, sans rareté, sans péché, a hanté le XIX° siècle. Auguste Comte, Saint Simon, Fourier ont été des bâtisseurs de sociétés parfaites parce que « naturelles ». Marx y a ajouté une inflexion technicienne et se voulant scientifique : la société sans classe marque la fin de l’histoire, parce que le processus d’évolution de la matière est achevé avec le mode de production capitaliste, pourvu que l’on expurge de ce capitalisme ce qu’il a d’anachronique et d’injuste : la propriété privée.

La propriété privée est la bête noire des anti-mondialistes. Ils ignorent sans doute les dégâts causés à l’environnement dans les pays collectivistes. Ils ignorent aussi que la propriété privée est la meilleure façon de gérer la nature et les ressources rares, parce qu’elle introduit la responsabilité dans le comportement des hommes, alors que la réglementation ne crée qu’insouciance, bureaucratie et corruption. Ils ignorent enfin que l’homme est « notre ultime chance », comme l’écrivait Julian SIMON, le meilleur pourfendeur de la thèse du développement durable.

Julian SIMON a repéré l’erreur fondamentale, consciente ou inconsciente, des malthusiens de tous les pays, de tous les siècles. Elle a consisté à considérer l’économie comme un jeu à somme nulle sur un stock de ressources donné. Jeu à somme nulle, l’économie ne peut profiter aux uns qu’en spoliant les autres. L’économie de marché est au contraire un jeu à somme positive : les deux échangistes se trouvent plus satisfaits après l’échange qu’ils ne l’étaient auparavant. Car la satisfaction des besoins est la meilleure définition  qu’on puisse donner d’une « richesse ». La richesse n’est ni une accumulation d’argent (qui n’est qu’une commodité pour faire circuler des droits de propriété), ni une multiplication de la matière (à la façon des Physiocrates qui ne voyaient de « produit net » que dans l’activité agricole et considéraient toutes les classes autre que celle des paysans comme « stériles »). La valeur naît de l’échange des services, et les « ressources naturelles » n’existent pas en tant que telles, puisqu’elles n’ont de valeur qu’une fois que des hommes les ont transformées en services rendus à d’autres hommes. Réciproquement les hommes savent échanger des services qui ne doivent rien à la terre. Seul l’esprit humain est créateur de richesses, c’est pourquoi la propriété privée doit être reconnue et respectée, puisqu’elle permet à chacun de s’attribuer la part de lui-même qu’il a investie dans la richesse créée.

Ainsi, comme tous les autres arguments invoqués par les anti-mondialistes, même si celui-ci est plus percutant et plus séduisant que les autres, la sauvegarde de l’environnement est un faux nez, un prétexte pour abattre le capitalisme et, derrière le capitalisme, les Etats Unis et les pays qui adoptent le « modèle anglo-saxon ».

Mais est-il suffisant, pour réfuter les thèses anti-mondialistes auprès de l’opinion publique, de démontrer leur vacuité et de démasquer leur véritable origine et leur vraie nature ? Je ne le crois pas, il faut aussi persuader les gens de la signification authentique et des perspectives de la mondialisation.

 
§ 2. Que dire en faveur de la mondialisation ?
 

La mondialisation  est tout aussi prometteuse de performances économiques et de progrès sociaux que la Révolution Industrielle, à laquelle je ne cesserai de la comparer. Mais pour tirer tout le bénéfice de la mondialisation,  il conviendrait sans doute de réformer un ensemble d’ institutions, de mentalités, de mœurs. Car aujourd’hui les bienfaits de la mondialisation sont occultés ou diminués par le lourd héritage institutionnel, intellectuel et moral du XX° siècle : le siècle de l’étatisme, du collectivisme, du nationalisme, de l’égalitarisme, etc.

 
Les promesses de la mondialisation
 

La mondialisation marquera sans doute un progrès décisif dans les domaines de l’économie, de la politique et de la morale. Ces progrès sont en réalité ceux qu’apporte naturellement le libre-échange, et ils avaient déjà été évoqués aux XIX°  et XX° siècles par des penseurs aussi brillants que Montesquieu, Turgot, Adam Smith, Benjamin Constant et Frédéric Bastiat.

Dans le domaine de l’économie, les performances liées à la mondialisation ne proviennent pas, comme le dit la théorie ricardienne, de la spécialisation internationale. Ricardo a discrédité la science économique et apporté de l’eau au moulin des anti-mondialistes en laissant entendre que la vertu du commerce international était de spécialiser chaque pays dans la production pour laquelle il avait l’avantage comparatif le plus élevé. Dans son fameux exemple de deux pays-deux produits, il en arrive à la conclusion que l’Angleterre doit se contenter de fabriquer du drap tandis que le Portugal doit s’occuper exclusivement de ses vignes. Aujourd’hui, nous trouvons d’éminents esprits, tel Maurice ALLAIS (le seul prix Nobel de Science Economique, hélas), prédire la disparition de l’agriculture française, mais aussi bien de la construction automobile ou aéronautique française, et la seule chance pour les Français serait de se cantonner dans la production d’objets de luxe (encore que les couturiers et les vins italiens leur fassent maintenant une sérieuse concurrence).

Or, si nous observons les flux commerciaux actuels, nous nous apercevons que 8O % des échanges sont « intra-branches » (on dit encore des « échanges croisés ») c’est à dire portent sur des produits qui sont offerts par les deux pays échangistes. Comme l’a brillamment démontré Victoria CURZON-PRICE, un Martien qui regarderait agir les Terriens serait vite décontenancé : il verrait les Français vendre des automobiles aux Italiens, qui en produisent, tandis que les voitures italiennes sont vendues en France, en Angleterre ou en Allemagne, qui produisent elles-mêmes et vendent dans ces autres pays. C’est que l’avantage du commerce international n’est pas la spécialisation, qui est à un faible niveau, au demeurant décroissant, mais la concurrence. Le commerce mondial est une « machine à laver les entreprises » : elles y pénètrent couvertes de boues, de lourdeurs, de coûts, elles en sortent toutes propres, débarrassées des charges inutiles qu’elles supportaient.

Il est à remarquer, au demeurant, que le point de vue ricardien et néo-classique est indûment nationaliste. Ce ne sont pas les nations qui commercent, et qui se spécialiseraient, mais des entreprises. Et il peut y avoir des entreprises très dynamiques dans des pays qui ont globalement une balance commerciale déficitaire. D’ailleurs la « balance » a-t-elle une quelconque signification pour le bien-être d’un pays ? Pourquoi les Américains fonctionnent-ils depuis des lustres avec une balance déficitaire, comme jadis les Anglais d’ailleurs ? La balance est une invention des mercantilistes, soucieux de ne pas voir l’or ou l’argent filer à l’étranger pour régler des soldes nés des transactions commerciales. Les mercantilistes préfèrent réduire le commerce (grâce à un strict contrôle de l’Etat) plutôt que de bénéficier des productions offertes à meilleur prix dans le monde entier. Frédéric Bastiat a tourné en ridicule les théoriciens de la balance en montrant que les importations sont une meilleure affaire pour les consommateurs nationaux que les exportations.

Mais Frédéric Bastiat avait pris délibérément le parti des consommateurs, contre celui des producteurs et des gouvernants. Voilà en quoi le libre échange est source de progrès pour l’ensemble des peuples : grâce à la concurrence il oblige les producteurs à se mettre totalement au service des consommateurs. La mondialisation signifie donc essentiellement la mise à la disposition d’un nombre impressionnant de biens et services aux meilleures conditions pour une part croissante du monde entier.

Cette forme de progrès est gardée sous silence. Ordinairement, le progrès n’est vu qu’à travers le personnage du producteur, entrepreneur ou travailleur. On imagine volontiers que l’amélioration des conditions de vie se fait par la croissance des revenus. Mais le pouvoir d’achat n’étant que la seule comparaison des revenus et des prix, une baisse des prix a arithmétiquement le même effet que la hausse des revenus. On pourrait donc en conclure que les deux formes de progrès, par les revenus et par les prix, sont équivalentes. Il n’en est rien.
Du point de vue psychologique, les gens préfèrent la hausse des revenus à la baisse des prix. L’une est immédiate, personnelle, visible, l’autre est médiate, diffuse et imperceptible. « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » dit-on en français. Les gens préfèrent une meilleure feuille de paye qu’une baisse des prix dans les magasins.

Du point de vue de la répartition des fruits de la croissance, les résultats ne sont pas du tout les mêmes. Une hausse des revenus rémunère les producteurs pour les gains de productivité qu’ils ont réalisé : salariés, investisseurs et propriétaires empochent davantage de salaires, d’intérêts et de profits, ils se payent sur la valeur ajoutée qu’ils ont créée, et cela les stimule sans doute. Mais le consommateur ne bénéficie en rien de cette aubaine. Le progrès profite à ceux qui en ont été les artisans directs. Par comparaison, la baisse des prix consiste à demander aux producteurs d’abandonner tout ou partie des gains de productivité qu’ils ont réalisés pour les mettre à la disposition de la clientèle. Ici le progrès va se diffuser dans tous les canaux de la société, parvenir jusqu’aux plus éloignés, aux plus démunis, à « la grande famille humaine », disait Bastiat qui précisait : « La concurrence est cette force humanitaire qui arrache le progrès, à mesure qu’il se réalise, des mains de l’individualité, pour en faire l’héritage commun de la grande famille humaine ».

Dans ces conditions, le débat autour de la mondialisation prend une dimension considérable : il n’est autre que le vieux conflit d’intérêts entre producteurs et consommateurs. Et l’on comprend la mobilisation des groupes de producteurs, tant industriels qu’agricoles.

En dehors de son mérite de « socialiser », de « démocratiser » le progrès économique, la concurrence a aussi l’avantage de stimuler sans cesse l’innovation. Dans des marchés peu actifs et peu concurrentiels, les entreprises ont tendance à « s’endormir sur le mol oreiller du profit » (Schumpeter). Avec la mondialisation, il y a toujours quelque concurrent réel ou potentiel qui peut tirer parti de la passivité d’une entreprise, incapable d’innover. Tout le monde est donc incité à être en avance d’une idée, d’une technique, car dans ce climat seule l’innovation permet de profiter pendant un court instant de la situation dominante et privilégiée que donne l’innovation. Ensuite, les imitateurs viendront contester les innovateurs et les marges bénéficiaires vont fondre comme neige au soleil. Il faut ainsi innover en permanence si l’on veut maintenir sur une longue période une haute rentabilité de l’entreprise.

Cet aiguillon de la concurrence est amplifié par la mondialisation de la finance. En effet des capitaux sont en permanence en quête de haute rentabilité. La masse de capitaux détenus par les fonds de pension, en particulier, se déplace vers les entreprises et les activités les plus performantes. Et on sait dans une entreprise qu’en dessous d’un certain seuil de rentabilité, le cours des actions peut soudainement chuter, et les directeurs en place peuvent y laisser leur situation : la « gouvernance » des entreprises est donc devenue, surtout pour les grandes sociétés par actions, une nécessité absolue, et elle pousse à une productivité sans cesse croissante. Certes il y a des abus dans ces sanctions parfois hâtives et inconsidérées, ou dans cette recherche de très hautes performances (comme on le voit avec l’évolution du NASDAQ à l’heure actuelle). Mais le principe n’en demeure pas moins sain, puisqu’il revient à mettre l’entreprise sous contrôle du profit, c’est à dire sous contrôle de la concurrence, c’est à dire sous contrôle de la clientèle.

Si la mondialisation est une promesse de prospérité accrue pour les pays riches, elle est aussi la seule chance de développement pour les pays pauvres. Contrairement à ce que soutient la thèse de la dégradation des termes de l’échange et des effets négatifs du commerce extérieur, ce sont les pays les plus ouverts qui progressent. Comme on l’a vu, l’intégration dans le réseau des échanges mondiaux est l’occasion pour certains habitants du Tiers Monde d’amorcer un progrès personnel. Il est faux de prétendre que les entreprises d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique Latine n’ont aucune possibilité d’entrer sur le marché. Il y a toujours quelque chose à vendre, et l’ingéniosité des plus pauvres qui veulent s’arracher à leur misère est tout à fait remarquable. Si certains Asiatiques, Africains ou Latino-Américains végètent dans la misère la plus complète, c’est que leur environnement institutionnel, et surtout leur gouvernement les ont écrasés pour les mieux soumettre, les ont enfermés dans un système d’économie dirigée et « protégée ». Il serait criminel pour les pays riches de priver les pauvres de ces bienfaits de la mondialisation. Prôner le ralentissement de la croissance est un luxe que peuvent se payer les Américains ou les Européens, mais c’est un drame pour les autres, car leur survie et leur démarrage sont suspendus à leur accès aux échanges extérieurs.

Les pays riches ne peuvent s’en sortir en pratiquant une aide publique, qui est d’ailleurs en déclin rapide. Car l’aide publique n’a jamais profité qu’à une minorité de dirigeants, et les peuples n’en ont jamais ressenti le moindre effet. Donner un poisson n’est pas efficace, il faut apprendre à pêcher.

La concurrence et les changements de perspectives économiques qui accompagnent nécessairement la mondialisation ont curieusement des incidences politiques majeures. En effet la mondialisation ne crée pas seulement une concurrence entre entreprises, mais aussi entre Etats, et va donc avoir le double effet de libérer les Etats de la pression des groupes d’intérêt et d’alléger la part de l’Etat dans la vie sociale.

Les Etats étaient les complices et les artisans du protectionnisme tant qu’ils opéraient souverainement à l’intérieur de leurs frontières. Mais déjà les traités de commerce, surtout lorsqu’ils s’assortissaient de la clause de la nation la plus favorisée, avaient au XIX° siècle diminué le degré de liberté des gouvernements, obligés de respecter leurs engagements. Maintenant, tout effort des Etats pour soustraire leurs nationaux aux disciplines du marché risque d’être vain. On le voit bien en France. C’est au nom du traité de Maastricht et de la construction européenne que l’on a abandonné ce qu’il y avait de plus outrancier dans la politique agricole commune et dans la protection des paysans français. Au nom de la concurrence la France a été obligée de privatiser ses télécommunications, la Régie Renault, les banques nationalisées, etc.

Finalement les Etats ne peuvent plus rien pour protéger leurs nationaux. Voilà qui pourrait desserrer l’étau dans lequel ils étaient prisonniers, et redonner à la démocratie un visage plus sympathique que celui de la distribution de prébendes et de privilèges aux amis et soutiens du pouvoir.

A leur tour, les Etats devront desserrer l’étreinte sur les particuliers, et notamment sur les entrepreneurs. En effet, dans la compétitivité internationale, l’avantage ira aux ressortissants des Etats ayant la main fiscale et réglementaire la plus douce. L’harmonisation des impôts et des législations se fera nécessairement dans le sens de l’allègement, puisque les économies sont plus performantes quand elles sont plus libres, comme le montrent les statistiques sur les « indices de liberté économique ». Il y aura donc nécessairement une reconsidération du rôle de l’Etat, qui se cantonnera de plus en plus dans ses tâches « régaliennes » comme la police, la justice et la défense. Ce sera la fin de l’Etat Providence. Un certain nombre de socialistes s’en rendent compte et le déplorent. On peut par exemple citer le très récent ouvrage écrit par une vingtaine d’énarques, hauts fonctionnaires français « Notre Etat » : « Le bon vieil Etat jacobin a donné toute sa mesure depuis deux cents ans, il s’essouffle et fait peine à voir. »

Le retrait inéluctable de l’Etat Providence grâce à la mondialisation va modifier le comportement des individus, et remettre à l’honneur le sens des responsabilités, la reconnaissance du mérite et de la compétence, le goût de l’initiative. Au lieu de se déchirer pour obtenir du gouvernement une meilleure part du produit national, les professions et les individus songeront enfin à vivre de leurs complémentarités et en bonne entente.

Montesquieu vantait les bienfaits moraux du « doux commerce ». Il n’est pas jusqu’aux relations entre les peuples qui ne s’apaisent. Le travail commun réalisé en Europe, le libre-échange instauré par le traité de Rome, ont davantage fait pour la compréhension entre Français, Allemands, Italiens et Anglais que n’importe quel programme politique.

C’est que le commerce oblige à tenir compte des autres. Il ne se développe que dans un climat de confiance réciproque, et dans le respect des contrats et autres règles du jeu social. Alors que l’économie administrée engendre l’insouciance et la corruption, l’économie mondiale exige la vigilance et l’honnêteté. C’est bien à tort que l’on continue à présenter le marché comme une sorte de jungle, où règnerait la loi du plus fort. Il n’y a rien de plus civilisé, de plus policé que le marché, parce qu’il oblige les intérêts personnels à s’harmoniser, au lieu de s’affronter, parce qu’il requiert une grande rigueur dans les relations réciproques, un respect des droits et des devoirs. Tous les philosophes de la liberté, de Locke et Adam Smith jusqu’à Hayek et Bruno Leoni, ont insisté sur la nécessaire liaison entre la liberté et le droit. Libérer les échanges ne donne pas une prime aux plus forts, mais aux meilleurs, à ceux qui rendent les services les plus utiles à la communauté. Voilà le véritable humanitarisme, le véritable universalisme. Comme le disait BASTIAT, c’est la famille humaine dans son ensemble qui tire parti du progrès dans un climat de concurrence et d’ouverture. On atteint ainsi cette situation de « bien commun » que la tradition chrétienne a si longtemps recommandée, parce que les hommes y sont portés à la coopération, à la compréhension, au souci des autres.


Ces dernières considérations, si elles ouvrent des perspectives fort heureuses, nous montrent aussi tout le chemin à parcourir. Aujourd’hui on est encore loin de ce « doux commerce », la concurrence est en danger, les Etats ne veulent pas lâcher le morceau. C’est dire que l’accès aux bienfaits de la mondialisation ne sera ni immédiat ni mécanique : il faudra procéder aux indispensables réformes qui permettront de tourner définitivement la page de l’économie politique, de la société politisée et de l’humanité dégradée.
 
Les indispensables réformes
 

Francis FUKUYAMA a été un peu trop vite en besogne en annonçant après la chute du mur de Berlin que nous allions vivre « la fin de l’histoire ». Ce titre suggérait que la transition vers le marché, la mise en place de la mondialisation, allaient se faire sans délai et sans difficulté. Onze ans plus tard, on a l’impression d’avoir progressé à tout petits pas.

Nous subissons en effet la « tyrannie du statu quo », comme dit Milton FRIEDMAN. Les forces conservatrices sont à l’œuvre. Ceux qui ont vécu pour et par l’Etat tout au long de ce XX° siècle ne veulent pas s’avouer battus, et ne cessent de mener des actions retardatrices. Ces délais bénéficient aux anti-mondialistes, non pas seulement parce que les bienfaits de la mondialisation tardent à se faire sentir, mais aussi et surtout parce que l’on impute tout ce qu’il y a d’erreurs, de déséquilibres et d’injustices dans le monde contemporain à la « vague libérale », aux privatisations, et au marché – alors même que ces maux sont dus essentiellement aux lenteurs ou aux rejets de la mondialisation.

L’exemple le plus caractéristique est celui de la Russie, où l’on dénonce volontiers les dégâts du capitalisme « sauvage » et de l’économie de marché, dans un pays où aucune des réformes indispensables à la transition n’a été sérieusement amorcée. Il ne suffit pas de dissoudre le Parti Communiste de l’Union Soviétique et de mettre un terme à la planification pour se trouver en univers capitaliste et marchand (d’ailleurs le PC a été ressuscité entre temps !).

La première série de réformes à mettre en œuvre pour parvenir à une vraie mondialisation est dans le domaine institutionnel. Le marché et le libre-échange exigent, au minimum, une monnaie saine, des droits de propriété privée précis et respectés, des tribunaux susceptibles de faire régner le droit, une réduction drastique du secteur public et des dépenses publiques, une libre circulation des capitaux, des banques et des bourses attentives à la rentabilité, un marché du travail fluide et fondé sur le libre contrat. Cette énumération est impressionnante, mais la plupart des théoriciens du marché ont insisté sur la nécessité d’un tel environnement institutionnel. Le marché ne fonctionne pas de lui-même, ni sans coûts. Il y a des « coûts de transaction » comme l’a découvert Ronald COASE.

Cette longue liste de réformes permet de vérifier que les nations les plus riches elles-mêmes ne sont pas en conformité institutionnelle avec le marché. Aux Etats Unis, au Canada ou en Europe occidentale, les atteintes à la propriété privée sont nombreuses, secteur public et budgets de l’Etat sont encore très lourds, les marchés des capitaux sont dominés par les interventions des banques centrales, les marchés du travail sont sur-réglementés, sur-contrôlés. Et que dire alors des autres pays, ceux qui étaient collectivisés et planifiés il y a douze ans ? Et de ceux qui , comme Cuba, la Chine, le Viet-Nam, les dictatures d’Afrique ou du Moyen Orient, n’ont même pas renoncé à leur système aberrant et inhumain, mais continuent à peser dans la diplomatie mondiale et à fausser le jeu dans les instances internationales ?

Dans la plupart des cas, l’issue est incertaine. On peut imaginer que faute de ces réformes des pays et des blocs entiers de pays s’excluront du concert de la mondialisation, et pourront lui nuire. Mais on peut aussi espérer que la dynamique de la mondialisation finisse par imposer les réformes qui ont été si longues à se préciser. L’exemple de Cuba incite au pessimisme, celui, plus récent, de la Bulgarie, redonne l’espoir.

Les réformes institutionnelles ont d’autant plus de chances de s’amorcer que les mentalités auront elles-mêmes évolué. Or, les mentalités ont été forgées au XX° siècle par les systèmes éducatifs et les modalités de la protection sociale.

L’éducation est devenue la chose de l’Etat, et la formation de la jeunesse n’a plus été sous la bonne garde des familles, mais au contraire sous le contrôle de fonctionnaires le plus souvent idéologues et irresponsables. Ecoliers, lycéens et étudiants ont progressivement désappris le travail, l’émulation, la politesse, l’honnêteté, et les établissements qu’ils fréquentent sont des hauts lieux de la violence, de la drogue et de toutes les déviances. Au contraire, on voit dans certains pays émergents les parents investir la plus grande partie de leurs maigres ressources dans les études et le perfectionnement de leurs enfants. Ils accumulent ainsi du « capital humain » dont Gary BECKER a démontré qu’il était le facteur essentiel, sinon exclusif, du développement.

Quant à la protection sociale, elle a été organisée de telle façon dans la plupart des pays riches qu’elle a conduit les individus à se comporter en assistés. Les « droits sociaux » se sont multipliés : couverture des risques de maladie, retraites, garantie de l’emploi, du logement, revenus et salaires minimums, etc. Progressivement la liaison a été rompue entre l’effort productif du travailleur, de l’épargnant ou de l’entrepreneur, et la rémunération. Quand on peut gagner autant d’argent (sinon plus) en restant à la maison au lieu d’aller au travail, pourquoi chercher un travail ? En dépit des efforts récents pour passer du « welfare » au « workfare », il demeure souvent avantageux, dans beaucoup de pays, d’être chômeur plutôt qu’employé. Certes, ce type de protection sociale est aujourd’hui au bout du rouleau. D’une part on a fini par réaliser que l’on transformait l’aide sociale en « trappe à pauvreté », et que les gens les plus assistés s’enfonçaient dans la misère. D’autre part, il n’y a plus beaucoup d’argent à redistribuer dans des pays qui en viennent (à cause de la concurrence mondiale) à réduire leurs prélèvements obligatoires et leurs dépenses publiques. Enfin, certains systèmes de retraites sont en train d’exploser, comme les retraites par répartition, et la relève est prise, au moins partiellement par la capitalisation, plus conforme à l’esprit du marché et plus propice à l’exercice de la responsabilité personnelle. De ce point de vue, la France représente un beau bastion de résistance, et la fameuse « Sécurité Sociale » est maintenue depuis des années à bout de bras, à coup de subventions et de prélèvements de plus en plus considérables. Cette obstination montre bien l’irresponsabilité des dirigeants certes, mais aussi la totale inconscience des « assujettis », qui ne voient pas venir l’explosion pourtant proche et inéluctable, et qui demeurent persuadés qu’une réforme du système actuel serait porteuse de risques considérables, de pertes de revenus et d’injustices majeures, alors que c’est le système actuel qui précisément conduit tout droit à ces funestes perspectives.

Voilà d’ailleurs ce qui donne un éclairage nouveau au débat sur le « dumping social », déjà évoqué. Dans tous les pays à haute « protection sociale » la tentation est grande d’obliger les autres nations à se hisser au même niveau. Les Français et les Allemands voudraient obliger les Polonais, les Roumains, et demain les Thaïlandais ou les Mauriciens à payer des charges sociales aussi lourdes que celles qu’ils supportent eux-mêmes. Mais qui les suivra dans cette stupide voie ? Il s’agit donc en réalité d’un alibi pour freiner la mondialisation, en prétextant que l’on ne peut commercer qu’avec des partenaires de même niveau, et que la concurrence signifie l’égalité entre compétiteurs. Qu’est-ce qu’une compétition où tous les concurrents sont égaux ? La confusion entre concurrence et égalité est une erreur d’analyse certes, c’est surtout une arme politique très efficace entre les mains des anti-mondialistes.

La vérité est que tôt ou tard il va falloir en finir avec les « droits sociaux », et les remplacer par des procédures d’assurance et de mutualité bien plus efficaces et biens moins coûteuses, comme l’expérience de la deuxième moitié du XIX° siècle l’a prouvé. Il faut rayer de la liste des « droits de l’homme » les ajouts qui ont été faits par l’ONU en 1948, et en revenir à la Déclaration de 1789. Les hommes libres perdent leur liberté quand ils attendent de la société qu’elle les prenne en charge et les garantisse contre tous les risques.

Cette évolution des mentalités, cette remise des hommes libres devant leurs responsabilités, devrait permettre aussi de changer les mœurs.

Il est vrai, comme on l’a vu, que la mondialisation effraie parce qu’elle serait rupture des liens communautaires, destruction des traditions locales, laisser aller généralisé et libre jeu des égoïsmes. Mais ces effets destructeurs de la mondialisation ne seraient-ils pas plutôt ceux des sociétés collectivisées et étatisées ?

C’est l’Etat Providence qui a porté quelques coups fatals à la famille. C’est l’économie dirigée qui nous a valu la corruption et la tricherie. C’est la réglementation qui a créé le marché noir. C’est l’assistance publique qui nous a rendus paresseux et soumis. Et que va-t-on chercher une mondialisation qui en est à ses balbutiements, qui est entravée par tant de conservatismes ?

Il n’en demeure pas moins que l’immersion dans une société marchande a des exigences morales particulièrement fortes. A la fois pour pratiquer pleinement le marché et pour compléter efficacement le marché.

Pour pratiquer le marché, il faut s’astreindre au respect des autres. Il faut associer la liberté et la responsabilité : avoir le courage de ses actes, assumer les sanctions, accepter les différences. Il faut bannir l’égalitarisme, inspiré par la jalousie, par l’envie, par la cupidité. Toutes ces vertus se concentrent dans une vertu, jugée cardinale par HAYEK s’agissant du bon fonctionnement du marché : l’honnêteté.

Mais, bien que son domaine d’exercice soit plus étendu qu’on ne le dit généralement, le marché le plus performant ne réglera pas tous les problèmes,. Il y a des actes humains qui ne relèvent pas de la logique marchande. Ils relèvent notamment d’une logique qui a beaucoup souffert sous les attaques de l’Etat Providence : la logique communautaire. La solidarité volontaire complète naturellement le marché, et vient en arrondir les angles, en édulcorer les dures sanctions. Il y aura toujours des laissés pour compte dans le jeu économique, et il ne faut pas demander à la mondialisation de nous conduire à une société parfaite, totalement harmonieuse et juste.

 Il appartient alors à des hommes libres de se sentir responsables vis-à-vis de ceux qui sont dans la misère physique, mais aussi dans la détresse morale. Cela se fait naturellement dans le cadre de la famille, la plus ancienne et la plus efficace, la plus agréable des communautés de vie et de partage. Mais cela se fait aussi dans les communautés associatives, confessionnelles, professionnelles, dans les collectivités locales. Retisser les mailles du filet social, revigorer la « société civile » qui a fait l’admiration de Tocqueville en Amérique au XIX° siècle : voilà l’objectif et le devoir moral des hommes de bonne volonté.

Tous ceux qui, à l’image d’HAYEK ou de BECKER, ont essayé d’imaginer les changements moraux intervenus du fait de la mondialisation sont parvenus à la même conclusion : les individus chercheront d’autant plus à resserrer les liens familiaux, communautaires qu’ils seront plongés dans un réseau impersonnel et lointain. Comme l’arbre, l’homme a besoin de racines. Et comme l’arbre qui déploie son ramage, l’homme a besoin de racines plus profondes.

Cet essai de prospective serait déplacé et ridicule si nous n’étions pas précisément au tournant du nouveau siècle et du nouveau millénaire. Et si nous n’étions pas précisément à ce moment de l’histoire où une grande et belle aventure attend l’humanité. Mais à l’aventure de la mondialisation, nous devons faire écho par un sursaut d’humanité, par un « supplément d’âme ».

C’est dans ce registre que nous devons parler de la mondialisation, au lieu de nous laisser prendre aux pièges de la propagande des corporations et de la dialectique des nostalgiques du totalitarisme.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
* Jacques GARELLO est Professeur à l’Université d’Aix Marseille III et préside l’ALEPS.