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La mondialisation que nous vivons en ce début
de millénaire est sans doute le changement le plus important intervenu
dans l'histoire des hommes depuis la Révolution Industrielle du
XVIIIème siècle, voire depuis l'éveil de l'Europe aux XIIème et
XIIIème siècles. On retrouve d'ailleurs des traits communs à ces
accélérations historiques : l'élargissement de l'espace de communication
et d'échange (dont le rôle a été mis en évidence par Adam Smith),
le progrès de la connaissance et de la confiance dans la créativité
humaine, la poussée de la liberté et du droit, et enfin (conséquence
et non cause) l'apparition de techniques nouvelles. Ces périodes
de transition ne sont pas toujours comprises par ceux qui les vivent,
et parfois même par ceux qui en sont les artisans. Comme l'histoire
n'est jamais rupture, mais évolution, ces périodes sont marquées
par le conflit du vieux et du neuf, par la coexistence du monde
ancien qui habite encore les esprits et les institutions, et du
monde nouveau dont on ne discerne pas clairement les contours ni
les nouvelles règles du jeu. Voilà qui explique des réactions de
rejet, de peur collective, et finalement de violence.
Il y a donc, de mon
point de vue, une composante inéluctable, naturelle, de l'anti-mondialisme
contemporain : la crainte de la nouveauté, la peur du changement
quand on ne sait pas s'il est progrès ou régression. On a l'impression
que la maîtrise du progrès échappe aux témoins du progrès.
Une semblable réaction
a été particulièrement nette dans les décennies qui ont suivi la
Révolution Industrielle. Dès 1791 Malthus s'interrogeait sur "La
Crise". Et, ouvert par Malthus, le débat sur la crise dominera
la pensée économique, pratiquement jusqu'en 1939. Les formidables
performances de l'industrie mécanisée n'allaient-elles pas engendrer
une course effrénée à la production ? La "crise de surproduction",
non plus simple accident passager, mais destin apocalyptique d'un
système sans régulation, a été une certitude pour Malthus, Sismondi,
Ricardo et bien évidemment Marx. A l'inverse, Jean Baptiste Say,
Frédéric Bastiat et les économistes du Journal (dont Pellegrino
Rossi) rejetaient le principe de la crise et concluaient aux "Harmonies
économiques" - pour peu que le "laissez faire, laissez
passer" soit respecté.
Je poursuis le parallèle
avec le XIXème siècle : il est instructif. En effet, comme nous
pouvons l'observer aujourd'hui, il n'a pas manqué à l'époque de
prophètes de malheur et de marchands d'illusions pour exploiter
les réactions de doute et récupérer les peurs collectives. Marx
et les communistes sont évidemment ceux qui ont le mieux réussi
dans cette entreprise de démoralisation sociale, de contestation
du progrès, de rejet du système, et de constructivisme débridé.
Voici donc ce que nous
vivons aujourd'hui, comme l'ont vécu les Européens du XIXème siècle
: l'exploitation des réactions naturelles face aux mutations de
la société pour légitimer une révolte artificielle, pour substituer
un ordre créé, figé et inhumain à un ordre spontané, évolutif, à
la mesure de la personne humaine.
Pourtant, le parallélisme
avec le XIXème siècle n'est pas total. Car la nouvelle vague de
malthusianisme que nous connaissons aujourd'hui a pour caractéristique
évidente d’être la seconde. Et l'échec de la pensée marxiste, symbolisé
par la chute du Mur de Berlin en 1989, loin d'avoir assagi ou découragé
les malthusiens de tous les pays, les a rendus plus agressifs encore.
C'est leur deuxième chance. Rayés un instant de la carte intellectuelle
et politique de la planète, les rouges se sont peints en verts (comme
à la conférence de Rio en 1992), se sont habillés en paysans (comme
à Seattle en 1999), avant de se déguiser en "société civile
internationale" structurée autour des "ONG" (organisations
non gouvernementales) à Porto Allegre cette année.
Le passé de ces anti-mondialistes
ne fait aucun doute. Les leaders sont issus de l'internationale
trotskiste. Les fonds sont fournis par tous ceux qui, directement
ou indirectement, pour des raisons tant économiques qu'idéologiques,
ont intérêt à déstabiliser le capitalisme mondial.
Je ne crois pas qu'il
soit nécessaire d'insister sur les origines et les intentions de
ces anti-mondialistes" tant elles sont évidentes et finalement
sans importance. Il me paraît en effet plus utile de répondre à
deux questions : pourquoi les thèses anti-mondialistes ont-elles
eu tant d'impact dans l'opinion publique ? Comment les libéraux
peuvent-ils réconcilier cette opinion publique avec le mondialisme
?
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§ 1.L'impact de l'anti-mondialisme.
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Comme tous les manipulateurs, les anti-mondialistes s'appuient sur
des croyances populaires et des réactions naturelles. Lénine avait
déjà donné le mode d'emploi : trouver des "alliés objectifs",
exploiter tous les mécontentements, les canaliser à travers les "courroies
de transmission". Voici quelques-unes des armes les plus souvent
utilisées par les anti-mondialistes : le réflexe protectionniste
et nationaliste, le communautarisme et l'humanitarisme, la pétition
pour la justice sociale, la maîtrise d’une marché anarchique, la sauvegarde
de l'environnement. |
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| Protectionnisme et Nationalisme |
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Le vieux démon protectionniste
est à l'oeuvre. Il n'a jamais été éradiqué. Frédéric Bastiat expliquait
pourquoi : dans le débat politique, on privilégie toujours les intérêts
des producteurs par rapport à ceux des consommateurs. Les producteurs
peuvent s'organiser en groupes de pression, et ils se font d'autant
mieux entendre qu'ils représentent une force électorale bien localisée.
Les consommateurs sont inorganisés, dispersés, et ne peuvent faire
valoir leurs points de vue.
Le protectionnisme est
d’autant plus virulent qu’il est ancien, et que des générations
successives de producteurs ont été habituées à l’aide de l’Etat
contre la concurrence étrangère. Cela est particulièrement vrai
des agriculteurs européens, qui bénéficient de la Politique Agricole
Commune depuis un demi-siècle, et pour lesquels l’idée de laisser
circuler librement les produits agricoles est inconcevable.
Bien évidemment, comme
tout protectionnisme, celui-ci se retourne à terme contre ceux qui
l’ont pratiqué : incapables de s’adapter aux exigences du marché
mondial, les paysans doivent compter de plus en plus sur les aides
publiques et de moins en moins sur la vente de leur production,
et un jour ou l’autre la manne publique se tarit. Nous en sommes
précisément à ce point de l’évolution, et cela explique la colère
des paysans contre l’Europe qui ne les subventionne plus suffisamment,
et encore davantage contre l’OMC et tout ce qui peut ressembler
à une contrainte concurrentielle.
L’un des points forts
du protectionnisme est d’agir au nom des intérêts nationaux. Comme
Bastiat l’avait montré dans sa fameuse « pétition des marchands
de chandelles », les lobbies ne se présentent jamais comme
les défenseurs d’intérêts particuliers et corporatifs, mais parlent
au nom de l’intérêt national. Ils ne défendent pas leurs propres
privilèges, leurs professions, mais l’ensemble du peuple.
Voilà comment on va
faire du protectionnisme une œuvre culturelle : ce sont les
traditions nationales et régionales que l’on veut sauvegarder. Contre
les MacDo on invoque la saveur du roquefort et du bon pain de campagne.
Ce ne sont pas les concurrents étrangers que l’on veut éliminer,
c’est la « mal bouffe ». En Italie n’est-on pas en train
de réinventer le « slowfood » pour revenir à une tradition
alimentaire mise à mal par la mondialisation des produits, des goûts
et des cuisines ?
On réveille ainsi le
chauvinisme et la fierté nationale. Mais il n’y a qu’un tout petit
pas à franchir pour se trouver sur le versant de la xénophobie,
du rejet de l’autre, et finalement du nationalisme agressif. C’est
dans un climat de nationalisme exacerbé que se sont préparées les
deux grandes guerres mondiales. Cette évidence a d’ailleurs inspiré
la Charte de La Havane et l’effort mené dès 1945 pour mettre en
place les bases du libre-échange international. Le GATT a mis plus
de cinquante ans pour éliminer l’essentiel des barrières traditionnelles,
mais n’a pas réussi à exorciser le démon protectionniste, récemment
renforcé dans sa dimension culturelle.
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| Communautarisme et humanitarisme |
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Le recours à l’arme
culturelle exploite deux sortes de réactions psychologiques face
à la mondialisation : d’une part la nostalgie du groupe, de
la communauté fermée, d’autre part le sentiment d’universelle solidarité,
d’appartenance à la grande famille humaine. Ces réactions sont contraires,
et cependant elles coexistent dans l’esprit et le cœur de beaucoup
de personnes.
Le communautarisme est
une déviation d’un réflexe naturel. Quand l’être humain est intégré
dans un réseau de relations élargies, lointaines et impersonnelles,
il éprouve le besoin de renforcer ses attaches, de resserrer son
cercle d’affection et de partage. Les paysans du XIX° siècle venus
travailler à l’usine dans des villes industrielles surpeuplées et
insalubres avaient la très forte nostalgie de leurs campagnes, de
leurs villages, de leurs paroisses. Ils ont cherché dans les sectes
socialistes la chaleur humaine qui leur manquait : « le
socialisme, c’est la prière de la ville » (G. Leroy). Aujourd’hui
ceux qui se trouvent contre leur gré plongés dans un monde qui leur
est étranger se réfugient dans une utopie de la communauté, du partage,
qui exclut le marché et le capitalisme. Entre l’économie d’échange
et l’économie de partage, ils ont fait le choix, sans comprendre
que le partage n’est possible que s’il y a quelque chose à partager,
et que le partage de la misère n’a jamais éliminé la misère. L’échange
est au contraire le seul mode de relations créateur de richesses.
Il est prioritaire par rapport au partage, parce qu’il rend le partage
possible. Encore faut-il préciser que le partage doit être volontaire
et raisonné, et ne pas aller jusqu’à dispenser ou décourager les
individus d’entreprendre et de travailler. Le communautarisme (MacIntire,
Taylor) est déviant, parce qu’il instaure un partage obligatoire
et égalitaire, et nie la propriété privée et l’intérêt personnel.
Très curieusement, le
communautarisme peut prendre une dimension mondiale, et la « famille
humaine » est un thème à la mode chez les anti-mondialistes.
Or cette grande famille serait menacée par les marchands, les financiers.
Ses éléments les plus faibles seraient livrés à la rapacité des
multinationales : la prostitution, la drogue, la discrimination
seraient autant de fléaux liés à la généralisation de la loi de
l’argent. Une pétition contre la « marchandisation » circule
maintenant dans tous les pays : il n’est pas normal que tout
soit régi par un marché qu’au demeurant personne ne contrôle. Cette
argumentation rejoint finalement celle du communautarisme en ce
qu’elle rejette et condamne les principes de l’échange marchand
et de la propriété privée. Elle est aussi une déviation, en imputant
à l’échange, au commerce et à la finance, des vices moraux qu’ils
n’ont pas. Bien au contraire, les vertus qui font la dignité de
la personne humaine semblent plutôt se développer dans les civilisations
marchandes, tandis que les régimes socialistes ont entraîné, plus
que les autres, la corruption et l’écrasement de l’être humain.
La liberté des actes doit se comprendre dans la perspective de la
dignité des personnes, mais à l’inverse on n’a jamais respecté la
dignité des personnes quand on les a privées de la liberté de leurs
actes. La dignité de l’homme est dans la liberté, non dans l’universelle
fraternité ou l’illusoire égalité.
Il ne fait pas de doute
que l’influence du marxisme-léninisme est visible dans l’exploitation
des réactions que je viens d’évoquer. On trouve d’abord le thème
de la prolétarisation : le capitalisme fera disparaître les
classes moyennes, la paysannerie, l’artisanat, parce que l’accumulation
du capital oblige soit à devenir capitaliste – et grand capitaliste
– soit à venir grossir les rangs de l’armée prolétarienne. Le capitalisme
mondial conduit fatalement à la prolétarisation mondiale, et à la
déstructuration sociale.
On trouve ensuite le
thème de l’aliénation : les prolétaires deviennent des jouets
entre les mains des capitalistes, la culture, la religion et le
droit sont conçus pour servir les intérêts de la classe politique
dominante, et celle-ci réduit le peuple à l’esclavage intellectuel,
en imposant un système de « valeurs » destiné à pérenniser
la domination et l’exploitation.
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| La pétition pour la justice sociale |
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La théorie marxiste
explique encore que si les individus sont prolétarisés et aliénés
par le capitalisme, ils sont aussi paupérisés : les écarts
de revenus et de niveaux de vie ne cessent de s’accroître.
La paupérisation est
un thème d’une grande utilité pour les anti-mondialistes. Il permet
en effet de rencontrer le désir de justice sociale qui a été développé
dans les mentalités du XIX° siècle. HAYEK a montré les ambiguïtés
du concept de justice sociale (Droit, Législation et Liberté, tome
II). Au nom de la justice sociale, on a multiplié les politiques
de prélèvements obligatoires et de transferts sociaux, dont les
effets les plus visibles n’ont pas été d’améliorer le sort des plus
pauvres, mais au contraire de créer du chômage, de freiner la croissance,
et de permettre à certaines catégories politiquement influentes
de vivre au détriment de l’ensemble de la population. « L’Etat
est cette grande fiction sociale à travers laquelle chacun s’efforce
de vivre aux dépens de tous les autres » (BASTIAT). Il n’en
demeure pas moins que l’idée égalitariste est très répandue, très
populaire, même si, dans les pays riches, les écarts de niveaux
de vie ont été singulièrement réduits depuis cinquante ans.
Or, nous dit-on, le
commerce mondial est de nature à enrichir les pays riches et appauvrir
les pauvres. Une telle croyance est partagée par des personnes qui
ne sont pas des idéologues, ni des adversaires déclarés de l’économie
de marché. Ainsi de l’Encyclique « Popularum progressio »
dans laquelle le Pape Paul VI tenait les échanges internationaux
pour responsables du sous-développement. Ainsi, plus récemment,
de la déclaration du Président Jacques CHIRAC : « Comment
des pays pauvres pourraient-ils commercer avec le reste du monde,
sans être au préalable aidés ? ». A Bill CLINTON qui,
lors de la Conférence du Caire, plaidait un changement de politique
à l’égard du Tiers Monde avec le slogan : « trade,
not aid », Jacques CHIRAC répondait « aid, not trade ».
Ces idées ont bien entendu
une origine. Elle est double. La première remonte à Frédéric LIST,
et à la théorie de la « protection de l’enfance dans l’industrie ».
Elle participe du point de vue que les échanges ne peuvent s’organiser
qu’entre partenaires de même niveau de développement, sans quoi
les plus avancés éliminent les autres. Il n’est pas jusqu’aux concepteurs
de l’Union Européenne qui n’utilisent cet argument pour éliminer
les pays d’Europe Centrale et de l’Est, ou au moins pour retarder
leur intégration dans « la cour des grands ». La deuxième
origine est la thèse de l’impérialisme, proposée par Lénine et Rosa
Luxembourg au début du XX° siècle. Comme à l’époque il était déjà
évident que le capitalisme n’avait pas creusé d’écarts entre les
revenus, comme la paupérisation annoncée ne s’était pas produite,
même sous sa forme édulcorée de « paupérisation relative »
(les pauvres s’enrichiraient, mais moins vite que les riches – de
sorte qu’ils se sentiraient de plus en plus pauvres en se comparant
aux riches), il fallait bien trouver une parade. Il suffisait de
dire que ce qui avait permis aux pays riches d’améliorer le sort
du prolétariat et de surmonter les « contradictions internes
du capitalisme » n’était que le pillage du reste du monde colonisé
par les puissances occidentales. L’exploitation avait simplement
changé de dimension : elle était devenue internationale, les
nations capitalistes s’enrichissant au détriment des nations prolétaires.
Dès lors, la conclusion politique s’imposait : il fallait mettre
fin à la colonisation et à l’impérialisme, et replacer les pays
capitalistes devant leurs propres contradictions.
Dans les années 1950,
quelques économistes ont voulu étayer « scientifiquement »
la thèse de l’impérialisme et ont mesuré ( à leur manière) la « dégradation
des termes de l’échange » au détriment des pays du Tiers Monde.
MYRDAL, PREBISH et SINGER ont fait passer leur message auprès des
organismes internationaux, et notamment de la CNUCED
(Commission des Nations Unies pour le Commerce et le Développement,
à Genève). Parallèlement, de nombreux pays riches (à commencer par
les Etats Unis eux-mêmes) ont entendu venir en aide aux pays pauvres
pour réparer tout le mal qui leur avait été fait. L’aide a pris
tantôt la forme de subventions et de prêts par l’intermédiaire de
la Banque Mondiale et du FMI, tantôt la tolérance douanière au nom
du « double standard de moralité », autorisant les pays
pauvres à se protéger contre les importations, et obligeant les
pays riches à supprimer toute protection pour les importations en
provenance des pays pauvres (les accords de Lomé prévoyaient les
mêmes dispositions dans les relations commerciales entre la CEE
et l’Afrique).
On pensait en avoir
terminé avec ces vieilles lunes. Mais les anti-mondialistes les
ont ressuscitées. Et ils mettent l’accent sur deux périls aussi
graves l’un que l’autre :
- d’une part les pays
pauvres sont exploités par le capitalisme mondial qui vient
s’installer dans le Tiers Monde pour tirer le meilleur parti de
ressources naturelles abondantes et surtout d’une main d’œuvre bon
marché,
- d’autre part les producteurs
des pays riches sont menacés par ces délocalisations, mais aussi
par les exportations des pays émergents puisque la concurrence est
faussée par le « dumping social » (Jacques DELORS) que
pratiquent ces pays.
Jusqu’à un certain point
les deux arguments sont contradictoires, puisque les mêmes personnes
soutiennent que les pays pauvres sont exploités (donc ne peuvent
pas nuire puisqu’ils sont les victimes du commerce mondial), mais
aussi qu’ils sont dangereux (puisqu’ils perturbent le commerce mondial).
La contradiction disparaît si l’on songe que dans l’esprit de ceux
qui utilisent ces arguments, il y a un coupable et un seul :
le capitalisme, qui prend des aspects différents suivant les pays
considérés.
Mais surtout ces arguments
sont vides de sens, puisque ce sont incontestablement les pays les
plus ouverts au commerce mondial et aux capitaux étrangers qui ont
réussi leur décollage, et où le produit par tête s’accroît à une
vitesse spectaculaire. Par voie de conséquence, les écarts de revenus
entre les individus eux-mêmes sont en train de se résorber dans
ces pays émergents, même si les vestiges de la pauvreté récente
sont encore très visibles.
Quant au « dumping
social » il signifie simplement qu’avant d’acquérir des « droits
sociaux » et de prévoir des retraites confortables, les individus
les plus pauvres désirent acquérir le droit de survivre, et peut-être
de préparer très modestement l’avenir. On pourrait évidemment obliger
les habitants des pays pauvres à avoir deux voitures, une résidence
secondaire, et à manger caviar et foie gras : c’est ce que souhaitent
implicitement ceux qui déclarent qu’on ne peut soutenir la concurrence
avec des gens « qui se contentent d’un bol de riz » (à
moins qu’ils ne veuillent suggérer que les Européens devraient aussi
se mettre au bol de riz). Mais les bas salaires sont acceptés et
préférés à pas de salaire du tout.
Cette observation statique
doit nécessairement se compléter d’une perspective dynamique. A
terme, les salaires ne manquent pas d’augmenter avec la productivité.
A terme, les familles investissent davantage dans l’éducation et
la formation, et ce « capital humain » rapportera plus
tard des revenus supérieurs. A terme, les niveaux de vie, sans aller
jusqu’à la convergence totale, se rapprochent entre les personnes
appartenant aux pays émergents et aux pays anciennement développés.
N’est-ce pas le phénomène que l’on a observé naguère en Europe ?
L’Espagne accueillait l’industrie automobile parce que les salaires
y étaient 25 ou 30 % inférieurs à ce qu’ils étaient ailleurs ;
aujourd’hui les niveaux sont comparables. Et que dire du Japon,
dont on a prétendu pendant des années que sa prospérité venait du
très faible niveau de salaire, alors qu’aujourd’hui le revenu par
tête est supérieur à celui de la plupart des pays européens ?
La mondialisation n’est
pas source d’écarts « injustes », elle tend au contraire
à permettre à des gens et des peuples pauvres de prendre le train
du développement et de rejoindre les autres, même avec un décalage
transitoire.
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| Anarchie et crises d’une économie mondialisée |
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Je serai plus bref sur
ce point, puisque cette discussion est rigoureusement la même que
celle qui a été menée au XIX° siècle.
Aujourd’hui les anti-mondialistes
tirent argument des graves déséquilibres enregistrés dans la zone
pacifique, au Brésil, et en Russie au cours de l’année 1997. Les
uns (comme James TOBIN) y ont vu la conséquence du mauvais fonctionnement
des marchés financiers mondiaux et de la spéculation éhontée sur
les places boursières. Les autres ont mis en cause la dépendance
des pays touchés par la crise vis-à-vis du Fonds Monétaire International,
qui aurait pour politique de lancer les gouvernements dans des actions
de privatisations échevelées et déstabilisatrices.
Il est vrai que le FMI
et les finances ont une lourde part de responsabilité dans les crises
en question, mais ce n’est pas celle que l’on évoque. La crise s’est
produite dans des pays où les Banques Centrales ont mené, souvent
avec la complicité du FMI, des politiques de crédit absolument aberrantes.
En Corée du Sud, c’est la collusion entre le gouvernement, les banques
et les grands groupes industriels qui a conduit à soutenir des entreprises
qui n’avaient aucune perspective de rentabilité ; un jour il
faut se rendre aux évidences. Ce n’est pas le marché qui est en
cause ici, mais au contraire le non-respect de l’impératif de rentabilité,
véritable sanction du marché. En Indonésie, le système bancaire
était entièrement entre les mains du dictateur, et permettait de
financer des opérations immobilières spéculatives pour enrichir
la famille de Souharto. Qu’est-ce que cela peut avoir de commun
avec le marché ? En Thaïlande ou en Malaisie, les banques centrales,
imprudemment engagées dans des opérations sans légitimité économique,
ont été soutenues à plusieurs reprises par le FMI, qui les a ainsi
amenées à persévérer dans l’erreur. Le manque de lucidité et de
vigilance du FMI a été mis en cause par la plupart des économistes
qui ont analysé ces « crises », et qui ont conclu non
pas à une crise du capitalisme, mais à une crise du dirigisme et
des ingérences du pouvoir politique dans le monde des affaires –
exactement comme en 1929 d’ailleurs.
L’apocalypse capitaliste
ne s’est donc pas produite, mais la secousse a été suffisante pour
accréditer la thèse du danger d’un marché sans régulation, sans
limite, qu’il faudrait nécessairement encadrer par quelque autorité
supra-nationale. Il n’est pas jusqu’aux beaux esprits réunis à Davos
pour épouser cette thèse, avec l’espoir évident qu’ils seront les
fameux experts qui veilleront demain au bien-être de l’économie
mondiale.
Nous voilà donc ramenés,
comme je le disais, à cette fameuse discussion : le marché
doit-il être encadré et régulé pour éviter le désordre ou fonctionne-t-il
comme un ordre spontané, suivant la loi de la « main invisible » ?
Il est à remarquer en tous cas que les désordres n’ont jamais été
éliminés par quelque planification ou quelque intervention publique
que ce soit, et qu’à l’inverse ce sont ces initiatives des Etats
qui sont à l’origine de tous les dérèglements économiques que l’on
peut déplorer. Ce n’est donc pas par une mondialisation du pouvoir
économique qu’on peut « maîtriser » la conjoncture mondiale.
Le marché se stabilise sans intervention aucune. Et si les gouvernements
ont dans ce domaine quelque responsabilité, c’est principalement
pour garantir l’environnement institutionnel indispensable au marché,
et notamment les droits de propriété, la stabilité monétaire, la
liberté d’entreprendre et d’échanger ; combien s’ acquittent
de cette mission aujourd’hui, combien apportent-ils cette stabilité
juridique et sociale nécessaire au fonctionnement harmonieux du
marché ?
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| La sauvegarde de l’environnement |
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Au delà de l’injustice
ou de l’instabilité nées de la mondialisation, on va trouver ici
l’argument le plus moderne, et le plus massif, dans la croisade
des anti-mondialistes.
La mondialisation serait
destructrice de l’environnement, source de pollution et de pillage
des ressources naturelles. Voilà la raison essentielle pour laquelle
il faudrait lui préférer une organisation globale, capable de gérer
un « développement durable ».
Or, l’écologie est à
la mode. Par un réflexe sain de conservation et de respect de la
nature certes, mais aussi par l’effet d’une peur panique face à
l’avenir et au risque. Un nombre croissant de personnes sont devenues
adeptes de la philosophie du « risque zéro ». Elles veulent
être garanties contre tout imprévu, tout accident. On le voit actuellement
avec les vaches folles et les épizooties : le principe « de
précaution » triomphe.
Dans les années cinquante,
le Club de Rome s’était fait une grand réputation en commentant
le rapport Meadows du M.I.T. sur l’avenir de la planète, la surpopulation, l’épuisement des ressources naturelles et l’aggravation
de la pollution. Aurelio PACCEI et ses amis avaient persuadé les
Européens qu’il fallait arrêter la croissance des pays riches pour
laisser un héritage décent aux générations futures. Ce travail de
propagande néo-malthusienne a porté ses fruits avec les nombreuses
condamnations de la « société de consommation » nées sur
les campus américains et explosant à la Sorbonne à Paris en 1968.
Aucune de ces catastrophes se produisant, les taux de natalité s’abaissant
partout dans le monde y compris en Chine et en Inde, les découvertes
du pétrole off-shore reculant de plusieurs décennies le spectre
de l’épuisement énergétique, la pollution reculant de façon spectaculaire
dans certaines régions du monde, l’agressivité écologiste avait
donc progressivement diminué.
Mais l’affaire a été
relancée avec la Conférence de Rio. On y retrouve les écologistes
traditionnels, mais les rangs se sont garnis d’un certain nombre
d’intellectuels naguère marxistes, et de chefs d’états ayant en
commun de nourrir une haine farouche à l’égard des Américains. Seuls
représentants de tous les grands pays, les dirigeants français sont
présents à Rio. Les deux grandes affaires seront celle du réchauffement
de la planète (dû évidemment aux émissions de gaz carbonique d’une
civilisation qui a tout sacrifié à l’automobile) et de la destruction
du patrimoine physique de l’humanité, en particulier de la forêt
amazonienne. Les pays riches, pour alimenter leur croissance, encouragent
les pays pauvres à entrer dans le commerce mondial pour fournir
les indispensables ressources naturelles, et à piller leurs propres
territoires, sans souci du lendemain. A ces périls qui menacent
les générations actuelles, mais encore plus les générations futures,
il faut répondre par une planification mondiale de la croissance,
susceptible de garantir un développement « durable »,
à un rythme suffisamment équilibré et maîtriser pour empêcher les
plus graves dommages causés à l’environnement.
L’écho de ce slogan
du « développement durable » va être considérable et,
comme le club de Rome quarante ans plus tôt, la condamnation du
capitalisme qui exploite la planète et la déesse Gaïa, après avoir
exploité le Tiers Monde et les classes laborieuses, est sans appel.
Et naturellement c’est le pays qui incarne le capitalisme qui est
l’objet de toutes les critiques : les Etats Unis menacent le
monde entier, à travers une mondialisation qui est leur invention
et qui fonctionne à leur unique profit.
Il y a bien sûr dans
cette argumentation un air de famille avec la théorie de l’impérialisme,
c’en est en fait qu’une simple variation. Mais il y a davantage
encore. Ici on évoque les choix inter-générationnels, et on reproche
au marché de ne savoir gérer que le court terme, sans souci de l’avenir
lointain. On évoque aussi le goût pour une vie saine, en harmonie
avec la nature, les petits oiseaux, les fleurs. Le calcul économique
se conjugue élégamment avec les sentiments bucoliques. C’est la
philosophie de Platon : le progrès est derrière nous, le retour
à la primitivité est le retour à la pureté. C’est le triomphe de
Jean Jacques Rousseau : l’homme est naturellement bon, la société
le corrompt, la vérité est dans l’état de nature. Cette recherche
de l’état de nature, d’une société sans conflit, sans rareté, sans
péché, a hanté le XIX° siècle. Auguste Comte, Saint Simon, Fourier
ont été des bâtisseurs de sociétés parfaites parce que « naturelles ».
Marx y a ajouté une inflexion technicienne et se voulant scientifique :
la société sans classe marque la fin de l’histoire, parce que le
processus d’évolution de la matière est achevé avec le mode de production
capitaliste, pourvu que l’on expurge de ce capitalisme ce qu’il
a d’anachronique et d’injuste : la propriété privée.
La propriété privée
est la bête noire des anti-mondialistes. Ils ignorent sans doute
les dégâts causés à l’environnement dans les pays collectivistes.
Ils ignorent aussi que la propriété privée est la meilleure façon
de gérer la nature et les ressources rares, parce qu’elle introduit
la responsabilité dans le comportement des hommes, alors que la
réglementation ne crée qu’insouciance, bureaucratie et corruption.
Ils ignorent enfin que l’homme est « notre ultime chance »,
comme l’écrivait Julian SIMON, le meilleur pourfendeur de la thèse
du développement durable.
Julian SIMON a repéré
l’erreur fondamentale, consciente ou inconsciente, des malthusiens
de tous les pays, de tous les siècles. Elle a consisté à considérer
l’économie comme un jeu à somme nulle sur un stock de ressources
donné. Jeu à somme nulle, l’économie ne peut profiter aux uns qu’en
spoliant les autres. L’économie de marché est au contraire un jeu
à somme positive : les deux échangistes se trouvent plus satisfaits
après l’échange qu’ils ne l’étaient auparavant. Car la satisfaction
des besoins est la meilleure définition
qu’on puisse donner d’une « richesse ». La richesse
n’est ni une accumulation d’argent (qui n’est qu’une commodité pour
faire circuler des droits de propriété), ni une multiplication de
la matière (à la façon des Physiocrates qui ne voyaient de « produit
net » que dans l’activité agricole et considéraient toutes
les classes autre que celle des paysans comme « stériles »).
La valeur naît de l’échange des services, et les « ressources
naturelles » n’existent pas en tant que telles, puisqu’elles
n’ont de valeur qu’une fois que des hommes les ont transformées
en services rendus à d’autres hommes. Réciproquement les hommes
savent échanger des services qui ne doivent rien à la terre. Seul
l’esprit humain est créateur de richesses, c’est pourquoi la propriété
privée doit être reconnue et respectée, puisqu’elle permet à chacun
de s’attribuer la part de lui-même qu’il a investie dans la richesse
créée.
Ainsi, comme tous les
autres arguments invoqués par les anti-mondialistes, même si celui-ci
est plus percutant et plus séduisant que les autres, la sauvegarde
de l’environnement est un faux nez, un prétexte pour abattre le
capitalisme et, derrière le capitalisme, les Etats Unis et les pays
qui adoptent le « modèle anglo-saxon ».
Mais est-il suffisant,
pour réfuter les thèses anti-mondialistes auprès de l’opinion publique,
de démontrer leur vacuité et de démasquer leur véritable origine
et leur vraie nature ? Je ne le crois pas, il faut aussi persuader
les gens de la signification authentique et des perspectives de
la mondialisation.
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§ 2. Que dire en faveur de la mondialisation ?
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La mondialisation est tout aussi prometteuse de performances
économiques et de progrès sociaux que la Révolution Industrielle,
à laquelle je ne cesserai de la comparer. Mais pour tirer tout le
bénéfice de la mondialisation, il
conviendrait sans doute de réformer un ensemble d’ institutions, de
mentalités, de mœurs. Car aujourd’hui les bienfaits de la mondialisation
sont occultés ou diminués par le lourd héritage institutionnel, intellectuel
et moral du XX° siècle : le siècle de l’étatisme, du collectivisme,
du nationalisme, de l’égalitarisme, etc. |
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| Les promesses de la mondialisation |
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La mondialisation marquera
sans doute un progrès décisif dans les domaines de l’économie, de
la politique et de la morale. Ces progrès sont en réalité ceux qu’apporte
naturellement le libre-échange, et ils avaient déjà été évoqués
aux XIX° et XX° siècles par des penseurs aussi brillants
que Montesquieu, Turgot, Adam Smith, Benjamin Constant et Frédéric
Bastiat.
Dans le domaine de l’économie,
les performances liées à la mondialisation ne proviennent pas, comme
le dit la théorie ricardienne, de la spécialisation internationale.
Ricardo a discrédité la science économique et apporté de l’eau au
moulin des anti-mondialistes en laissant entendre que la vertu du
commerce international était de spécialiser chaque pays dans la
production pour laquelle il avait l’avantage comparatif le plus
élevé. Dans son fameux exemple de deux pays-deux produits, il en
arrive à la conclusion que l’Angleterre doit se contenter de fabriquer
du drap tandis que le Portugal doit s’occuper exclusivement de ses
vignes. Aujourd’hui, nous trouvons d’éminents esprits, tel Maurice
ALLAIS (le seul prix Nobel de Science Economique, hélas), prédire
la disparition de l’agriculture française, mais aussi bien de la
construction automobile ou aéronautique française, et la seule chance
pour les Français serait de se cantonner dans la production d’objets
de luxe (encore que les couturiers et les vins italiens leur fassent
maintenant une sérieuse concurrence).
Or, si nous observons
les flux commerciaux actuels, nous nous apercevons que 8O % des
échanges sont « intra-branches » (on dit encore des « échanges
croisés ») c’est à dire portent sur des produits qui sont offerts
par les deux pays échangistes. Comme l’a brillamment démontré Victoria
CURZON-PRICE, un Martien qui regarderait agir les Terriens serait
vite décontenancé : il verrait les Français vendre des automobiles
aux Italiens, qui en produisent, tandis que les voitures italiennes
sont vendues en France, en Angleterre ou en Allemagne, qui produisent
elles-mêmes et vendent dans ces autres pays. C’est que l’avantage
du commerce international n’est pas la spécialisation, qui est à
un faible niveau, au demeurant décroissant, mais la concurrence.
Le commerce mondial est une « machine à laver les entreprises » :
elles y pénètrent couvertes de boues, de lourdeurs, de coûts, elles
en sortent toutes propres, débarrassées des charges inutiles qu’elles
supportaient.
Il est à remarquer,
au demeurant, que le point de vue ricardien et néo-classique est
indûment nationaliste. Ce ne sont pas les nations qui commercent,
et qui se spécialiseraient, mais des entreprises. Et il peut y avoir
des entreprises très dynamiques dans des pays qui ont globalement
une balance commerciale déficitaire. D’ailleurs la « balance »
a-t-elle une quelconque signification pour le bien-être d’un pays ?
Pourquoi les Américains fonctionnent-ils depuis des lustres avec
une balance déficitaire, comme jadis les Anglais d’ailleurs ?
La balance est une invention des mercantilistes, soucieux de ne
pas voir l’or ou l’argent filer à l’étranger pour régler des soldes
nés des transactions commerciales. Les mercantilistes préfèrent
réduire le commerce (grâce à un strict contrôle de l’Etat) plutôt
que de bénéficier des productions offertes à meilleur prix dans
le monde entier. Frédéric Bastiat a tourné en ridicule les théoriciens
de la balance en montrant que les importations sont une meilleure
affaire pour les consommateurs nationaux que les exportations.
Mais Frédéric Bastiat
avait pris délibérément le parti des consommateurs, contre celui
des producteurs et des gouvernants. Voilà en quoi le libre échange
est source de progrès pour l’ensemble des peuples : grâce à
la concurrence il oblige les producteurs à se mettre totalement
au service des consommateurs. La mondialisation signifie donc essentiellement
la mise à la disposition d’un nombre impressionnant de biens et
services aux meilleures conditions pour une part croissante du monde
entier.
Cette forme de progrès
est gardée sous silence. Ordinairement, le progrès n’est vu qu’à
travers le personnage du producteur, entrepreneur ou travailleur.
On imagine volontiers que l’amélioration des conditions de vie se
fait par la croissance des revenus. Mais le pouvoir d’achat n’étant
que la seule comparaison des revenus et des prix, une baisse des
prix a arithmétiquement le même effet que la hausse des revenus.
On pourrait donc en conclure que les deux formes de progrès, par
les revenus et par les prix, sont équivalentes. Il n’en est rien.
Du point de vue psychologique, les gens préfèrent la hausse des
revenus à la baisse des prix. L’une est immédiate, personnelle,
visible, l’autre est médiate, diffuse et imperceptible. « Un
tiens vaut mieux que deux tu l’auras » dit-on en français.
Les gens préfèrent une meilleure feuille de paye qu’une baisse des
prix dans les magasins.
Du point de vue de la
répartition des fruits de la croissance, les résultats ne sont pas
du tout les mêmes. Une hausse des revenus rémunère les producteurs
pour les gains de productivité qu’ils ont réalisé : salariés,
investisseurs et propriétaires empochent davantage de salaires,
d’intérêts et de profits, ils se payent sur la valeur ajoutée qu’ils
ont créée, et cela les stimule sans doute. Mais le consommateur
ne bénéficie en rien de cette aubaine. Le progrès profite à ceux
qui en ont été les artisans directs. Par comparaison, la baisse
des prix consiste à demander aux producteurs d’abandonner tout ou
partie des gains de productivité qu’ils ont réalisés pour les mettre
à la disposition de la clientèle. Ici le progrès va se diffuser
dans tous les canaux de la société, parvenir jusqu’aux plus éloignés,
aux plus démunis, à « la grande famille humaine », disait
Bastiat qui précisait : « La concurrence est cette force
humanitaire qui arrache le progrès, à mesure qu’il se réalise, des
mains de l’individualité, pour en faire l’héritage commun de la
grande famille humaine ».
Dans ces conditions,
le débat autour de la mondialisation prend une dimension considérable :
il n’est autre que le vieux conflit d’intérêts entre producteurs
et consommateurs. Et l’on comprend la mobilisation des groupes de
producteurs, tant industriels qu’agricoles.
En dehors de son mérite
de « socialiser », de « démocratiser » le progrès
économique, la concurrence a aussi l’avantage de stimuler sans cesse
l’innovation. Dans des marchés peu actifs et peu concurrentiels,
les entreprises ont tendance à « s’endormir sur le mol oreiller
du profit » (Schumpeter). Avec la mondialisation, il y a toujours
quelque concurrent réel ou potentiel qui peut tirer parti de la
passivité d’une entreprise, incapable d’innover. Tout le monde est
donc incité à être en avance d’une idée, d’une technique, car dans
ce climat seule l’innovation permet de profiter pendant un court
instant de la situation dominante et privilégiée que donne l’innovation.
Ensuite, les imitateurs viendront contester les innovateurs et les
marges bénéficiaires vont fondre comme neige au soleil. Il faut
ainsi innover en permanence si l’on veut maintenir sur une longue
période une haute rentabilité de l’entreprise.
Cet aiguillon de la
concurrence est amplifié par la mondialisation de la finance. En
effet des capitaux sont en permanence en quête de haute rentabilité.
La masse de capitaux détenus par les fonds de pension, en particulier,
se déplace vers les entreprises et les activités les plus performantes.
Et on sait dans une entreprise qu’en dessous d’un certain seuil
de rentabilité, le cours des actions peut soudainement chuter, et
les directeurs en place peuvent y laisser leur situation :
la « gouvernance » des entreprises est donc devenue, surtout
pour les grandes sociétés par actions, une nécessité absolue, et
elle pousse à une productivité sans cesse croissante. Certes il
y a des abus dans ces sanctions parfois hâtives et inconsidérées,
ou dans cette recherche de très hautes performances (comme on le
voit avec l’évolution du NASDAQ à l’heure actuelle). Mais le principe
n’en demeure pas moins sain, puisqu’il revient à mettre l’entreprise
sous contrôle du profit, c’est à dire sous contrôle de la concurrence,
c’est à dire sous contrôle de la clientèle.
Si la mondialisation
est une promesse de prospérité accrue pour les pays riches, elle
est aussi la seule chance de développement pour les pays pauvres.
Contrairement à ce que soutient la thèse de la dégradation des termes
de l’échange et des effets négatifs du commerce extérieur, ce sont
les pays les plus ouverts qui progressent. Comme on l’a vu, l’intégration
dans le réseau des échanges mondiaux est l’occasion pour certains
habitants du Tiers Monde d’amorcer un progrès personnel. Il est
faux de prétendre que les entreprises d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique
Latine n’ont aucune possibilité d’entrer sur le marché. Il y a toujours
quelque chose à vendre, et l’ingéniosité des plus pauvres qui veulent
s’arracher à leur misère est tout à fait remarquable. Si certains
Asiatiques, Africains ou Latino-Américains végètent dans la misère
la plus complète, c’est que leur environnement institutionnel, et
surtout leur gouvernement les ont écrasés pour les mieux soumettre,
les ont enfermés dans un système d’économie dirigée et « protégée ».
Il serait criminel pour les pays riches de priver les pauvres de
ces bienfaits de la mondialisation. Prôner le ralentissement de
la croissance est un luxe que peuvent se payer les Américains ou
les Européens, mais c’est un drame pour les autres, car leur survie
et leur démarrage sont suspendus à leur accès aux échanges extérieurs.
Les pays riches ne peuvent
s’en sortir en pratiquant une aide publique, qui est d’ailleurs
en déclin rapide. Car l’aide publique n’a jamais profité qu’à une
minorité de dirigeants, et les peuples n’en ont jamais ressenti
le moindre effet. Donner un poisson n’est pas efficace, il faut
apprendre à pêcher.
La concurrence et les
changements de perspectives économiques qui accompagnent nécessairement
la mondialisation ont curieusement des incidences politiques majeures.
En effet la mondialisation ne crée pas seulement une concurrence
entre entreprises, mais aussi entre Etats, et va donc avoir le double
effet de libérer les Etats de la pression des groupes d’intérêt
et d’alléger la part de l’Etat dans la vie sociale.
Les Etats étaient les
complices et les artisans du protectionnisme tant qu’ils opéraient
souverainement à l’intérieur de leurs frontières. Mais déjà les
traités de commerce, surtout lorsqu’ils s’assortissaient de la clause
de la nation la plus favorisée, avaient au XIX° siècle diminué le
degré de liberté des gouvernements, obligés de respecter leurs engagements.
Maintenant, tout effort des Etats pour soustraire leurs nationaux
aux disciplines du marché risque d’être vain. On le voit bien en
France. C’est au nom du traité de Maastricht et de la construction
européenne que l’on a abandonné ce qu’il y avait de plus outrancier
dans la politique agricole commune et dans la protection des paysans
français. Au nom de la concurrence la France a été obligée de privatiser
ses télécommunications, la Régie Renault, les banques nationalisées,
etc.
Finalement les Etats
ne peuvent plus rien pour protéger leurs nationaux. Voilà qui pourrait
desserrer l’étau dans lequel ils étaient prisonniers, et redonner
à la démocratie un visage plus sympathique que celui de la distribution
de prébendes et de privilèges aux amis et soutiens du pouvoir.
A leur tour, les Etats
devront desserrer l’étreinte sur les particuliers, et notamment
sur les entrepreneurs. En effet, dans la compétitivité internationale,
l’avantage ira aux ressortissants des Etats ayant la main fiscale
et réglementaire la plus douce. L’harmonisation des impôts et des
législations se fera nécessairement dans le sens de l’allègement,
puisque les économies sont plus performantes quand elles sont plus
libres, comme le montrent les statistiques sur les « indices
de liberté économique ». Il y aura donc nécessairement une
reconsidération du rôle de l’Etat, qui se cantonnera de plus en
plus dans ses tâches « régaliennes » comme la police,
la justice et la défense. Ce sera la fin de l’Etat Providence. Un
certain nombre de socialistes s’en rendent compte et le déplorent.
On peut par exemple citer le très récent ouvrage écrit par une vingtaine
d’énarques, hauts fonctionnaires français « Notre Etat » :
« Le bon vieil Etat jacobin a donné toute sa mesure depuis deux
cents ans, il s’essouffle et fait peine à voir. »
Le retrait inéluctable
de l’Etat Providence grâce à la mondialisation va modifier le comportement
des individus, et remettre à l’honneur le sens des responsabilités,
la reconnaissance du mérite et de la compétence, le goût de l’initiative.
Au lieu de se déchirer pour obtenir du gouvernement une meilleure
part du produit national, les professions et les individus songeront
enfin à vivre de leurs complémentarités et en bonne entente.
Montesquieu vantait
les bienfaits moraux du « doux commerce ». Il n’est pas
jusqu’aux relations entre les peuples qui ne s’apaisent. Le travail
commun réalisé en Europe, le libre-échange instauré par le traité
de Rome, ont davantage fait pour la compréhension entre Français,
Allemands, Italiens et Anglais que n’importe quel programme politique.
C’est que le commerce
oblige à tenir compte des autres. Il ne se développe que dans un
climat de confiance réciproque, et dans le respect des contrats
et autres règles du jeu social. Alors que l’économie administrée
engendre l’insouciance et la corruption, l’économie mondiale exige
la vigilance et l’honnêteté. C’est bien à tort que l’on continue
à présenter le marché comme une sorte de jungle, où règnerait la
loi du plus fort. Il n’y a rien de plus civilisé, de plus policé
que le marché, parce qu’il oblige les intérêts personnels à s’harmoniser,
au lieu de s’affronter, parce qu’il requiert une grande rigueur
dans les relations réciproques, un respect des droits et des devoirs.
Tous les philosophes de la liberté, de Locke et Adam Smith jusqu’à
Hayek et Bruno Leoni, ont insisté sur la nécessaire liaison entre
la liberté et le droit. Libérer les échanges ne donne pas une prime
aux plus forts, mais aux meilleurs, à ceux qui rendent les services
les plus utiles à la communauté. Voilà le véritable humanitarisme,
le véritable universalisme. Comme le disait BASTIAT, c’est la famille
humaine dans son ensemble qui tire parti du progrès dans un climat
de concurrence et d’ouverture. On atteint ainsi cette situation
de « bien commun » que la tradition chrétienne a si longtemps
recommandée, parce que les hommes y sont portés à la coopération,
à la compréhension, au souci des autres.
Ces dernières considérations, si elles ouvrent des perspectives fort
heureuses, nous montrent aussi tout le chemin à parcourir. Aujourd’hui
on est encore loin de ce « doux commerce », la concurrence
est en danger, les Etats ne veulent pas lâcher le morceau. C’est dire
que l’accès aux bienfaits de la mondialisation ne sera ni immédiat
ni mécanique : il faudra procéder aux indispensables réformes
qui permettront de tourner définitivement la page de l’économie politique,
de la société politisée et de l’humanité dégradée. |
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| Les indispensables réformes |
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Francis FUKUYAMA a été
un peu trop vite en besogne en annonçant après la chute du mur de
Berlin que nous allions vivre « la fin de l’histoire ».
Ce titre suggérait que la transition vers le marché, la mise en
place de la mondialisation, allaient se faire sans délai et sans
difficulté. Onze ans plus tard, on a l’impression d’avoir progressé
à tout petits pas.
Nous subissons en effet
la « tyrannie du statu quo », comme dit Milton FRIEDMAN.
Les forces conservatrices sont à l’œuvre. Ceux qui ont vécu pour
et par l’Etat tout au long de ce XX° siècle ne veulent pas s’avouer
battus, et ne cessent de mener des actions retardatrices. Ces délais
bénéficient aux anti-mondialistes, non pas seulement parce que les
bienfaits de la mondialisation tardent à se faire sentir, mais aussi
et surtout parce que l’on impute tout ce qu’il y a d’erreurs, de
déséquilibres et d’injustices dans le monde contemporain à la « vague
libérale », aux privatisations, et au marché – alors même que
ces maux sont dus essentiellement aux lenteurs ou aux rejets de
la mondialisation.
L’exemple le plus caractéristique
est celui de la Russie, où l’on dénonce volontiers les dégâts du
capitalisme « sauvage » et de l’économie de marché, dans
un pays où aucune des réformes indispensables à la transition n’a
été sérieusement amorcée. Il ne suffit pas de dissoudre le Parti
Communiste de l’Union Soviétique et de mettre un terme à la planification
pour se trouver en univers capitaliste et marchand (d’ailleurs le
PC a été ressuscité entre temps !).
La première série de
réformes à mettre en œuvre pour parvenir à une vraie mondialisation
est dans le domaine institutionnel. Le marché et le libre-échange
exigent, au minimum, une monnaie saine, des droits de propriété
privée précis et respectés, des tribunaux susceptibles de faire
régner le droit, une réduction drastique du secteur public et des
dépenses publiques, une libre circulation des capitaux, des banques
et des bourses attentives à la rentabilité, un marché du travail
fluide et fondé sur le libre contrat. Cette énumération est impressionnante,
mais la plupart des théoriciens du marché ont insisté sur la nécessité
d’un tel environnement institutionnel. Le marché ne fonctionne pas
de lui-même, ni sans coûts. Il y a des « coûts de transaction »
comme l’a découvert Ronald COASE.
Cette longue liste de
réformes permet de vérifier que les nations les plus riches elles-mêmes
ne sont pas en conformité institutionnelle avec le marché. Aux Etats
Unis, au Canada ou en Europe occidentale, les atteintes à la propriété
privée sont nombreuses, secteur public et budgets de l’Etat sont
encore très lourds, les marchés des capitaux sont dominés par les
interventions des banques centrales, les marchés du travail sont
sur-réglementés, sur-contrôlés. Et que dire alors des autres pays,
ceux qui étaient collectivisés et planifiés il y a douze ans ?
Et de ceux qui , comme Cuba, la Chine, le Viet-Nam, les dictatures
d’Afrique ou du Moyen Orient, n’ont même pas renoncé à leur système
aberrant et inhumain, mais continuent à peser dans la diplomatie
mondiale et à fausser le jeu dans les instances internationales ?
Dans la plupart des
cas, l’issue est incertaine. On peut imaginer que faute de ces réformes
des pays et des blocs entiers de pays s’excluront du concert de
la mondialisation, et pourront lui nuire. Mais on peut aussi espérer
que la dynamique de la mondialisation finisse par imposer les réformes
qui ont été si longues à se préciser. L’exemple de Cuba incite au
pessimisme, celui, plus récent, de la Bulgarie, redonne l’espoir.
Les réformes institutionnelles
ont d’autant plus de chances de s’amorcer que les mentalités auront
elles-mêmes évolué. Or, les mentalités ont été forgées au XX° siècle
par les systèmes éducatifs et les modalités de la protection sociale.
L’éducation est devenue
la chose de l’Etat, et la formation de la jeunesse n’a plus été
sous la bonne garde des familles, mais au contraire sous le contrôle
de fonctionnaires le plus souvent idéologues et irresponsables.
Ecoliers, lycéens et étudiants ont progressivement désappris le
travail, l’émulation, la politesse, l’honnêteté, et les établissements
qu’ils fréquentent sont des hauts lieux de la violence, de la drogue
et de toutes les déviances. Au contraire, on voit dans certains
pays émergents les parents investir la plus grande partie de leurs
maigres ressources dans les études et le perfectionnement de leurs
enfants. Ils accumulent ainsi du « capital humain » dont
Gary BECKER a démontré qu’il était le facteur essentiel, sinon exclusif,
du développement.
Quant à la protection
sociale, elle a été organisée de telle façon dans la plupart des
pays riches qu’elle a conduit les individus à se comporter en assistés.
Les « droits sociaux » se sont multipliés : couverture
des risques de maladie, retraites, garantie de l’emploi, du logement,
revenus et salaires minimums, etc. Progressivement la liaison a
été rompue entre l’effort productif du travailleur, de l’épargnant
ou de l’entrepreneur, et la rémunération. Quand on peut gagner autant
d’argent (sinon plus) en restant à la maison au lieu d’aller au
travail, pourquoi chercher un travail ? En dépit des efforts
récents pour passer du « welfare » au « workfare »,
il demeure souvent avantageux, dans beaucoup de pays, d’être chômeur
plutôt qu’employé. Certes, ce type de protection sociale est aujourd’hui
au bout du rouleau. D’une part on a fini par réaliser que l’on transformait
l’aide sociale en « trappe à pauvreté », et que les gens
les plus assistés s’enfonçaient dans la misère. D’autre part, il
n’y a plus beaucoup d’argent à redistribuer dans des pays qui en
viennent (à cause de la concurrence mondiale) à réduire leurs prélèvements
obligatoires et leurs dépenses publiques. Enfin, certains systèmes
de retraites sont en train d’exploser, comme les retraites par répartition,
et la relève est prise, au moins partiellement par la capitalisation,
plus conforme à l’esprit du marché et plus propice à l’exercice
de la responsabilité personnelle. De ce point de vue, la France
représente un beau bastion de résistance, et la fameuse « Sécurité
Sociale » est maintenue depuis des années à bout de bras, à
coup de subventions et de prélèvements de plus en plus considérables.
Cette obstination montre bien l’irresponsabilité des dirigeants
certes, mais aussi la totale inconscience des « assujettis »,
qui ne voient pas venir l’explosion pourtant proche et inéluctable,
et qui demeurent persuadés qu’une réforme du système actuel serait
porteuse de risques considérables, de pertes de revenus et d’injustices
majeures, alors que c’est le système actuel qui précisément conduit
tout droit à ces funestes perspectives.
Voilà d’ailleurs ce
qui donne un éclairage nouveau au débat sur le « dumping social »,
déjà évoqué. Dans tous les pays à haute « protection sociale »
la tentation est grande d’obliger les autres nations à se hisser
au même niveau. Les Français et les Allemands voudraient obliger
les Polonais, les Roumains, et demain les Thaïlandais ou les Mauriciens
à payer des charges sociales aussi lourdes que celles qu’ils supportent
eux-mêmes. Mais qui les suivra dans cette stupide voie ? Il
s’agit donc en réalité d’un alibi pour freiner la mondialisation,
en prétextant que l’on ne peut commercer qu’avec des partenaires
de même niveau, et que la concurrence signifie l’égalité entre compétiteurs.
Qu’est-ce qu’une compétition où tous les concurrents sont égaux ?
La confusion entre concurrence et égalité est une erreur d’analyse
certes, c’est surtout une arme politique très efficace entre les
mains des anti-mondialistes.
La vérité est que tôt
ou tard il va falloir en finir avec les « droits sociaux »,
et les remplacer par des procédures d’assurance et de mutualité
bien plus efficaces et biens moins coûteuses, comme l’expérience
de la deuxième moitié du XIX° siècle l’a prouvé. Il faut rayer de
la liste des « droits de l’homme » les ajouts qui ont
été faits par l’ONU en 1948, et en revenir à la Déclaration de 1789.
Les hommes libres perdent leur liberté quand ils attendent de la
société qu’elle les prenne en charge et les garantisse contre tous
les risques.
Cette évolution des
mentalités, cette remise des hommes libres devant leurs responsabilités,
devrait permettre aussi de changer les mœurs.
Il est vrai, comme on
l’a vu, que la mondialisation effraie parce qu’elle serait rupture
des liens communautaires, destruction des traditions locales, laisser
aller généralisé et libre jeu des égoïsmes. Mais ces effets destructeurs
de la mondialisation ne seraient-ils pas plutôt ceux des sociétés
collectivisées et étatisées ?
C’est l’Etat Providence
qui a porté quelques coups fatals à la famille. C’est l’économie
dirigée qui nous a valu la corruption et la tricherie. C’est la
réglementation qui a créé le marché noir. C’est l’assistance publique
qui nous a rendus paresseux et soumis. Et que va-t-on chercher une
mondialisation qui en est à ses balbutiements, qui est entravée
par tant de conservatismes ?
Il n’en demeure pas
moins que l’immersion dans une société marchande a des exigences
morales particulièrement fortes. A la fois pour pratiquer pleinement
le marché et pour compléter efficacement le marché.
Pour pratiquer le marché,
il faut s’astreindre au respect des autres. Il faut associer la
liberté et la responsabilité : avoir le courage de ses actes,
assumer les sanctions, accepter les différences. Il faut bannir
l’égalitarisme, inspiré par la jalousie, par l’envie, par la cupidité.
Toutes ces vertus se concentrent dans une vertu, jugée cardinale
par HAYEK s’agissant du bon fonctionnement du marché : l’honnêteté.
Mais, bien que son domaine
d’exercice soit plus étendu qu’on ne le dit généralement, le marché
le plus performant ne réglera pas tous les problèmes,. Il y a des
actes humains qui ne relèvent pas de la logique marchande. Ils relèvent
notamment d’une logique qui a beaucoup souffert sous les attaques
de l’Etat Providence : la logique communautaire. La solidarité
volontaire complète naturellement le marché, et vient en arrondir
les angles, en édulcorer les dures sanctions. Il y aura toujours
des laissés pour compte dans le jeu économique, et il ne faut pas
demander à la mondialisation de nous conduire à une société parfaite,
totalement harmonieuse et juste.
Il appartient alors à des hommes libres de se sentir responsables
vis-à-vis de ceux qui sont dans la misère physique, mais aussi dans
la détresse morale. Cela se fait naturellement dans le cadre de
la famille, la plus ancienne et la plus efficace, la plus agréable
des communautés de vie et de partage. Mais cela se fait aussi dans
les communautés associatives, confessionnelles, professionnelles,
dans les collectivités locales. Retisser les mailles du filet social,
revigorer la « société civile » qui a fait l’admiration
de Tocqueville en Amérique au XIX° siècle : voilà l’objectif
et le devoir moral des hommes de bonne volonté.
Tous ceux qui, à l’image
d’HAYEK ou de BECKER, ont essayé d’imaginer les changements moraux
intervenus du fait de la mondialisation sont parvenus à la même
conclusion : les individus chercheront d’autant plus à resserrer
les liens familiaux, communautaires qu’ils seront plongés dans un
réseau impersonnel et lointain. Comme l’arbre, l’homme a besoin
de racines. Et comme l’arbre qui déploie son ramage, l’homme a besoin
de racines plus profondes.
Cet essai de prospective
serait déplacé et ridicule si nous n’étions pas précisément au tournant
du nouveau siècle et du nouveau millénaire. Et si nous n’étions
pas précisément à ce moment de l’histoire où une grande et belle
aventure attend l’humanité. Mais à l’aventure de la mondialisation,
nous devons faire écho par un sursaut d’humanité, par un « supplément
d’âme ».
C’est dans ce registre
que nous devons parler de la mondialisation, au lieu de nous laisser
prendre aux pièges de la propagande des corporations et de la dialectique
des nostalgiques du totalitarisme.
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| * Jacques GARELLO est Professeur
à l’Université d’Aix Marseille III et préside l’ALEPS. |
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