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Alors que la Cour des comptes
a rendu public hier son rapport pour l'année 2000,
qui énumère les dysfonctionnements de toutes
sortes dont pâtit la gestion de l'Etat, l'économiste
Jacques Garello s'interroge sur les pesanteurs qui empêchent,
selon lui, la France de remettre l'Etat à sa juste
place.
Une réflexion qui s'inscrit en contrepoint (et parfois
en opposition) aux interrogations soulevées par l'ouvrage
collectif Notre Etat dirigé par Roger Fauroux et Bernard
Spitz (Robert Laffont, 2001) et qui rencontre un large écho
au moment où les syndicats se mobolisent pour défendre
les retraites complémentaires.
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Ils l’ont adoré, ils ont vécu
pour lui et par lui, vont-ils maintenant renier leur foi ?
Non, soyez rassurés : le veau d’or est toujours debout.
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Aucun titre ne convenait mieux
à cet ouvrage collectif publié chez Robert Laffont :
« Notre Etat ». La collectivité est celle de vingt
neuf personnalités, dont vingt anciens élèves de l’ENA (les
autres ont aussi leurs quartiers de noblesse, normaliens et/ou
polytechniciens) animées et coordonnées par Roger FAUROUX
et Bernard SPITZ. Un autre ciment de la collectivité est d’appartenir,
pour l’essentiel à la « deuxième gauche », celle
de Michel ROCARD – au demeurant l’un des contributeurs. Cette
communauté d’énarques rocardiens se penche au chevet de l’Etat,
de « leur » Etat. « Le bon vieil Etat jacobin
a donné toute sa mesure depuis deux cents ans, il s’essouffle
et fait peine à voir »…
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Mais à la différence de certains
de leurs congénères (1), ils ne veulent
pas voir mourir la Mamma : ils vont la sauver. Ils ne
veulent pas être accusés de « non assistance à Etat en
danger ». En sauvant l’Etat ils sauvent aussi la caste
de ses grands commis qui, de Colbert à Debré, valent aujourd’hui
à la France d’être le pays le plus administré, le plus centralisé,
peut-être le plus collectivisé des démocraties actuelles.
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C’est précisément cette exception
française qui alarme ces personnalités assez intelligentes
pour comprendre qu’un Etat aussi lourd, aussi « baleine »
(curieusement préférée au mammouth) est condamné à dépérir,
voire à disparaître, dans le nouveau contexte économique et
politique de la mondialisation. Car la mondialisation met
les Etats en concurrence, et ceux qui sont trop chargés en
impôts, en cotisations sociales, réglementations, en déficits
budgétaires, en dettes publiques et en inflation pénalisent
tellement leurs ressortissants dans la compétition généralisée
qu’ils les font fuir à l’étranger, hommes et capitaux se délocalisent,
avec eux les emplois, tandis que les étrangers ne sont pas
attirés pour venir labourer une terre si ingrate. Or, les
citoyens (et plus seulement les entrepreneurs) prennent maintenant
conscience de ce qui se passe ailleurs (benchmarking), et
les « administrés » ou « assujettis »
devenus « consommateurs » trouvent injuste voire
révoltant de payer un prix comparativement si élevé pour les
services publics qu’ils achètent à leur Etat : avec l’importance
des prélèvements obligatoires qu’ils subissent, ils veulent
« en avoir pour leur argent ».
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L’analyse de la maladie est donc
faite avec lucidité, et les lecteurs qui en sont restés là
font un éloge de l’ouvrage bien mérité. Mais les interrogations
suivent l’analyse : faut-il dire la vérité au malade ?
faut-il faire de l’acharnement thérapeutique ? peut-on
éviter le dépérissement complet et comment ? Ici, la
pensée est moins assurée, et le lecteur restera sur sa faim :
les étatistes demeurent des étatistes, en dépit du mal qu’il
leur en coûte.
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Dire la vérité au malade, c’est
avouer aux hommes de l’Etat, et par priorité aux gens de la
fonction publique que la situation est désespérée. La tentation
est pourtant d’être rassurant : on n’annonce pas les
mauvaises nouvelles sans précaution. Voilà pourquoi, sans
doute, un hommage formel est rendu à l’Etat et à sa santé
actuelle : « aujourd’hui l’Etat, status,
est stable, paisible, presque pépère ». Coup de chapeau
à Saint Simon et Auguste Comte : l’ENA et l’Ecole Polytechnique
« ont doté l’Etat français pendant de très nombreuses
années d’une haute fonction publique, intègre, responsable,
et assez innovante ». On salue aussi les performances
des entreprises publiques. Alors qu’est-ce qui ne va pas,
docteur ? Quelques détails : des coûts de fonctionnement
prohibitifs (par exemple pour exercer la noble fonction de
calcul et de collecte de l’impôt), un personnel manœuvré par
des syndicats « les moins accommodants et les plus égoïstes »,
une mauvaise gestion du patrimoine, et des dossiers pour lesquels
personne ne trouve de solution : éducation, retraites,
santé, environnement, justice, police, harmonisation européenne,
autant de dossiers qu’il y a de ministères !
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Il faut donc s’y résoudre, et
envisager un traitement. Mais a priori tout traitement est
rejeté par le corps social . « Qui a intérêt à une réforme ?
Pas grand monde ». Les opposants les plus farouches sont
les fonctionnaires eux-mêmes, et tous nos auteurs ont, semble-t-il,
été traumatisés par l’échec de la réforme de l’administration
fiscale, les syndicats ayant fini par avoir la peau de Christian
SAUTTER. Les politiciens sont eux-mêmes issus de la haute
administration, et voilà longtemps que le Parlement ne contrôle
plus l’administration. Les contribuables ne sont pas organisés.
D’ailleurs les Français –du moins est-ce la thèse soutenue
majoritairement dans l’ouvrage- n’aiment pas que l’ on touche
à l’Etat , « leur » Etat. Ils ont un grand « besoin
de service public » (et les privatisations n’ont été
réussies que dans la mesure où on est passé du secteur public
au privé en gardant l’idée de service public), et « l’attachement
à l’Etat en France est tel que toute réforme est impossible
si on alimente le soupçon que l’efficacité de l’Administration
se conjugue avec le sacrifice du service public ». Partant
de cette prétendue fatalité, nos médecins ne peuvent s’orienter
que vers des formules qui réforment l’Etat sans y toucher,
sans le remettre en cause. Voilà pourquoi quand on parle des
changements intervenus à l’étranger (et ceux qu’ont réalisés
les Italiens sont spectaculaires, comme en témoigne Franco
BASSANINI qui a fait supprimer le statut de la fonction publique
et a aligné les retraites du public sur le privé), on les
approuve tout en précisant qu’on ne peut les transposer à
la France : pas de privatisation ni de concurrence pour
l’école ou la santé, pas de capitalisation pour les retraites,
pas de vente de droits à polluer, pas de décentralisation
véritable. On va donc « bricoler » des réformettes
(par exemple la décentralisation et la subsidiarité seront
délaissées pour une « déconcentration » assortie
d’une régulation par l’Etat), ou on va…attendre 2.002.
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En réalité, ces réformateurs-là
ont encore une trop grande idée de l’Etat pour mettre sérieusement
en cause ni sa nature, ni ses missions. Par nature, pensent-ils,
l’Etat c’est la Nation, puisqu’il l’a faite (du moins ces
messieurs le croient-ils), puisque c’est le seul garant du
lien social et des valeurs « républicaines ». Quant
à ses missions elles ne sauraient se réduire à la justice,
la police et la défense ; sont régaliens aussi l’environnement
et l’aménagement administratif et économique du territoire,
et il n’est pas question de laisser au seul marché l’agriculture,
le sport, la culture et l’audio-visuel, pas plus que l’école,
1’emploi, la protection sociale et l’immigration. La barque
de l’Etat ressort de l’exercice aussi chargée qu’elle y était
entrée. « Le vrai problème n’est pas celui de la dimension
de l’Etat, trop d’Etat, pas assez d’Etat, question futile ! »
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Avec une telle approche, rien
d’étonnant à ce qu’on ne puisse même pas évoquer la corruption,
pourtant fille directe de l’économie administrée, ni la violence
au quotidien, sous-produit de l’éducation nationale, de l’aménagement
urbain, des logements sociaux et du chômage, ni les inégalités
croissantes, résultats d’une redistribution démagogique et
d’une spoliation fiscale sans égale, ni l’éclatement de la
famille et des communautés, héritage de l’Etat Providence
qui a vidé la solidarité volontaire de son contenu et l’a
privée de ses moyens. Avec une telle approche, rien d’étonnant
à ce que le futur européen, évoqué par Michel ROCARD, se situe
dans des Etats Unis entourés d’un grand flou artistique quelque
part entre souveraineté nationale et fédéralisme flexible :
faire l’Europe en sauvant les Etats.
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Par opposition, l’approche libérale
n’a pas de mal à concevoir le traitement à appliquer à l’Etat
français. Comme les autres, il devra peu à peu revenir à un
domaine restreint indiqué par le principe de subsidiarité :
le plus de pouvoir à la société civile par rapport à la société
politique et, au sein de la société politique, le plus de
pouvoir au niveau local et le moins au niveau national et
fédéral. Il est vrai que la pensée libérale est pour l’instant
privée d’expression politique en France. Les Français ont
donc du mal à voir l’Etat tel qu’il est, tel que l’analyse
aujourd’hui la science économique (avec l’école des « public
choice »), tel que le décrivait Frédéric BASTIAT, dont
nous fêtons en 2001 le bi-centenaire,: « L’Etat est cette
fiction sociale à travers laquelle chacun croit vivre aux
dépens de tout le monde ».
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Inconditionnels de la société
politique, nos auteurs ont donc fait l’impasse sur la société
civile (la vraie), voilà pourquoi ils ne peuvent réformer
l’Etat qu’en lui donnant une « refondation », et
ils s’interdisent de rendre aux Français libérés de l’Etat
la responsabilité de leur avenir personnel et communautaire.
J’emprunterai la conclusion à Nicolas BAVEREZ, libéral bien
isolé dans cette arche étatique : « A l’aube du
XXI° siècle les Français doivent moins se reposer sur la religion
de l’Etat que prendre suffisamment confiance en eux-mêmes
pour l’adapter sans trembler à la nouvelle donne européenne
et mondiale ».
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| * Article publié dans Le Figaro
du jeudi 25 janvier 2001 |
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** Professeur à l’Université Aix
Marseille III
Président de l’ALEPS et
de Génération Libérale
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(1) Bernard ZIMMERN Les
Profiteurs de l’Etat, Plon.
Mathias EMMERLICH La République prodigue, Plon
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