LA TYRANNIE DU STATU QUO

Jacques Garello*

Alerte rouge pour l'économie française : sur fond de vive tension sociale, plusieurs rapports font de la France le mauvais élève de la classe des pays développés. Il faut se rendre à cette évidence, et la seule question dont il faut maintenant débattre, et qui doit occuper l'esprit des Français est celle-ci : le mauvais élève peut-il mieux faire ?

 

Le classement de la compétitivité mondiale dressé par le World Economic Forum, publié annuellement depuis 1970, fait apparaître une France "en chute libre". Sa meilleure position ayant été acquise en 1989 avec un rang de 13°, la voici aujourd'hui 30°, ce qui la situe dans la queue du peloton des pays de l'Union Européenne, où seules l'Italie et la Grèce font plus mal. Le Figaro économique (du 13 Novembre) a largement commenté ces résultats, en soulignant que le manque d'attrait de la France pour les investisseurs étrangers s'expliquait par l'état de nos dépenses publiques, le poids de notre fiscalité et les tensions sociales permanentes.

 

La pertinence de cette analyse est corroborée par de nombreux signes. Une étude de l'Institut de l'entreprise établit que la France est un des rares pays dits "riches" qui taxe à ce point la richesse (une excellente façon de la faire s'évaporer), alors même que tous les gouvernements des pays de l'Union européenne procèdent à des réformes budgétaires et fiscales profondes dans la perspective de l'élargissement, et dans le sens d'un allègement du rôle des administrations publiques centrales.

La décision du groupe Accor d'abandonner ses installations dans les Caraïbes françaises à cause du détestable climat social est un autre fait significatif. Les mouvements entamés ou en préparation des routiers, paysans, cheminots, électriciens-gaziers et enseignants peuvent conduire à parler d'une véritable crise sociale. Une crise qui peut tourner à l'explosion avec les deux détonateurs que sont le chômage et les retraites.

160.000 chômeurs nouveaux officiellement reconnus en 6 mois, un déficit de l'Unedic entre 4 et 6 milliards d'Euros. Quant aux retraites, nous avons notre Enron à la puissance vingt, c'est la Sécurité Sociale : les retraités présents et futurs peuvent s'attendre à la faillite, et on commence déjà à paniquer en prenant l'argent là où il est, dépouillant Pierre (la CNAVTS) pour habiller Paul (les régimes de la fonction publique). Plus que des clignotants, l'économie française a mis son warning.

 

Pour ramener l'analyse à l'essentiel, on pourra se référer utilement à un autre classement sur l'indice de liberté économique dans 140 pays du monde. Cet indice, conçu naguère par Milton Friedman, aujourd'hui calculé par James Gwartney et Gerald O'Driscoll pour Heritage Foundation (Washington DC) et par Mikael Walker pour Frazer Institute (Vancouver), est régulièrement publié depuis dix ans par le Wall Street Journal. Ici, la France se classe au 40° rang, alors qu'elle était dans les vingt premières nations jadis. La France occupe la même position que le Koweït et la Thaïlande, elle est devancée par la République Tchèque, le Botswana et... le Cambodge !

Parmi les pays de l'Union Européenne, le Luxembourg se trouve en 3° position (derrière Hong Kong et Singapour), l'Irlande en 5° position, le Danemark en 6° (ex aequo avec les Etats Unis), l'Angleterre en 9°, l'Allemagne en 19°.

Cet indice est intéressant à plus d'un titre. D'une part il rend compte avec beaucoup de précision du niveau de performances des nations comparées : les pays à l'indice le plus élevé sont les plus performants (en termes de croissance et de pouvoir d'achat). D'autre part, il reprend une partie des critères du World Economic Forum, mais donne un poids particulier à des éléments ordinairement négligés dans cette littérature. La France doit sa position non seulement à ses finances publiques, à ses impôts et à son climat social, mais aussi à l'importance de son secteur public, au poids de sa réglementation, notamment sur le marché du travail, aux nombreuses atteintes à la propriété privée, à la redistribution systématique des revenus au détriment des personnes et des entreprises les plus performantes, aux subventions versées, et aux mesures protectionnistes.

 

Cette approche conduit donc à un diagnostic simple : la France souffre de l'étouffement du secteur privé par l'Etat, de la démotivation des Français les plus dynamiques. Et l'indice de liberté économique explique la chute vertigineuse de notre compétitivité.

 

Du même coup on voit clairement ce qui permettrait au mauvais élève de faire mieux. Il faut que les Français soient libérés des chaînes de l'Etat et de ses inconditionnels : les syndicalistes, les corporations, les nantis des services dits "publics". Tous ces gens n'ont aucun intérêt à un changement qui remettrait en cause leurs privilèges. Ils imposent "la tyrannie du statu quo", ils occupent la rue et les média et paralysent toute action réformatrice.

Il faut aussi que les Français aient à nouveau confiance, et soient encouragés à reprendre l'initiative pour exprimer les talents dont ils sont pétris (mais qu'ils mettent aujourd'hui en sommeil ou vont exercer ailleurs, en délocalisant leur argent, leur entreprise, ou en se délocalisant eux-mêmes).

Un tel changement ne peut se produire qu'à deux conditions : une prise de conscience de l'opinion publique, une ferme détermination politique. Celle-ci n'existera que si celle-là s'est produite. La responsabilité de ceux qui ont compris ce qui se passe réellement en France, et de ceux qui vivent au quotidien la lente érosion de notre économie, est d'aider le plus grand nombre de Français à s'en rendre compte. Car les principaux intéressés sont ceux dont l'emploi, les retraites, le pouvoir d'achat sont menacés. Ils forment l'immense majorité de la nation, et s'ils s'aperçoivent aujourd'hui que les choses s'aggravent, que l'avenir est à nouveau sombre au point de déboucher sur une crise, ils ne voient ni la cause ni le remède de la dégringolade. Ils sont en effet égarés par l'idéologie dominante, qui tantôt porte à croire qu'il existe une exception française tellement exceptionnelle qu'elle nous protège exceptionnellement de la fatalité économique pourtant inéluctable, tantôt invite à voir dans l'intervention de l'Etat le salut assuré, alors même que ce sont les interventions de l'Etat, passées et présentes, qui nous ont conduit là où nous en sommes. Quant à la détermination politique, elle requiert d'abord de la lucidité, et la rupture avec le "politiquement correct", qui est l'économiquement incorrect.

Nos dirigeants doivent rompre avec la tradition qui en fait les sauveurs de la nation, pour se mettre enfin au service du peuple. Et servir le peuple français, c'est aujourd'hui le libérer des entraves héritées d'un lourd passé de privilèges, de laisser-aller, d'insouciance, de fait du prince, d'arbitraire et de corruption.

 

Oui, la France peut mieux faire. Mais il faut se dire que la récréation est finie, qu'il faut s'arrêter de chahuter pour se remettre au travail. Anglais, Hollandais, Irlandais, Espagnols : d'autres l'ont fait, pourquoi pas nous ?

 
 
 
* Jacques GARELLO est Professeur à l’Université d’Aix Marseille III et préside l’ALEPS.