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« Nous devrions
être conscients de la supériorité de notre civilisation, un système
de valeurs qui a apporté à tous les pays qui l’ont adopté une large
prospérité, et qui garantit le respect des droits de l’homme et
des libertés religieuses ».
Vous aurez facilement
reconnu cette citation, elle est du Premier Ministre de la République
Italienne, Silvio BERLUSCONI. Elle a fait l’objet d’une large adhésion
dans ce pays, mais elle a été vivement critiquée dans d’autres,
en particulier en France.
Cette citation, je crois,
est d’une très grande densité, à un tel point qu’il faut la manier
avec précaution. Elle a un potentiel à la fois explosif et exaltant.
Avant de s’en servir il vaut mieux, de mon point de vue, prendre
trois précautions :
- la première précaution
est de ne pas verser sur la pente glissante du « conflit de
civilisations », pour reprendre l’expression d’HUTTINGTON.
Ce serait une erreur de poser le défi du monde actuel en termes
holistes, comme si les « civilisations » étaient des réalités,
alors qu’elles ne sont que des abstractions, et des réalités homogènes,
alors qu’elles couvrent des peuples, des personnes et des mœurs
fort divers. Derrière les civilisations il y a toujours les hommes,
et nous devons respecter les individualités, même si les êtres humains
sont fortement impressionnés par leur environnement culturel, historique,
religieux. Au cœur même des civilisations inhumaines, il peut y
avoir des hommes justes. Ne commettons pas l’erreur de composition,
d’amalgame, abstenons-nous de tous les faciles jugements globaux.
- la deuxième précaution est un corollaire de la précédente . Dans
la civilisation occidentale (ou européenne, j’y reviendrai) tous
les Occidentaux n’ont pas été ; et ne sont pas à la hauteur
de ce qu’exige leur système de valeurs. Sont-ils toujours respectueux
des belles traditions qui leur ont été léguées.
Qu’ont fait les Occidentaux pendant le plus gros du XX° siècle ?
Qu’est-ce que cette Europe des deux guerres mondiales, des dictatures,
des totalitarismes ? Elle a semé dans les esprits le trouble
et le mensonge, effaçant une partie des progrès qu’elle avait apportés
depuis au moins deux mille ans. Il ne suffit pas d’entendre « occident »
pour tourner en pâmoison, pour imaginer une race pure, une humanité
proche de la perfection. C’est peut-être précisément parce que les
Occidentaux ont douté de la civilisation occidentale, ont abandonné
le système de valeurs dont elle procédait, qu’ils se sont déconsidérés
aux yeux du reste du monde, qu’ils ont cessé d’être des références
universelles.
- la troisième précaution consiste à ne pas assimiler la civilisation
occidentale à une sorte de secte, qui se serait tenue à l’écart
de toutes les autres civilisations. L’Occident est né de l’apport
de plusieurs civilisations, assurément la grecque, la romaine, la
chrétienne, mais aussi la musulmane. Saint Thomas d’Aquin est le
symbole de cet héritage commun de connaissances, d’expériences et
de principes si divers : l’Ancien et le Nouveau Testaments
sans foute, les pères de l’Eglise , mais Cicéron, Aristote, découvert
à travers Averroès et Avicène (que le docteur angélique considérait
comme son maître). La civilisation occidentale n’est pas née d’une
exclusion, mais d’une fusion. Voilà qui pourrait nous guider dans
notre recherche de valeurs intemporelles et universelles.
Ces précautions nous
invitent donc à écarter toutes les ambiguïtés qui entourent l’expression
« civilisation occidentale », et à écarter des interprétations
fallacieuses. La civilisation occidentale n’est pas le paradis sur
terre, et les hommes qui l’ont vécue et la vivent ne sont pas des
êtres parfaits. Elle n’est pas une recette d’infaillibilité, ni
une manière d’exclure quiconque de la dignité d’être humain.
Nous devons, aujourd’hui
plus que jamais, nous remettre en tête ce que sont les valeurs de
« notre » civilisation, comme le dit Silvio Berlusconi,
et de ce point de vue nous pouvons le suivre entièrement :
oui, ce système de valeurs né en Europe, transposé en Amérique du
Nord, diffusé dans plusieurs régions du monde mérite bien d’être
considéré comme supérieur aux autres. Encore faut-il que les Occidentaux
eux-mêmes en aient conscience et ne soient pas tentés de le délaisser
et d’en oublier les beautés et les exigences.
La défense de « notre »
civilisation occidentale mérite mieux qu’une coalition guerrière,
ou qu’un conflit culturel et religieux, elle requiert un « supplément
d’âme », comme disait Bergson. Pour nous en persuader interrogeons
l’histoire : elle nous dit comment ce système de valeur s’est
formé. Interrogeons les sciences sociales et la philosophie :
elles nous expliquent pourquoi ceux qui ont adopté ce système en
ont retiré progrès et épanouissement.
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La formation de la civilisation occidentale
L’émergence : Jérusalem, Athènes et Rome
Jérusalem, c’est la
tradition biblique. Avec le décalogue elle implique le respect de
la vie, la dignité de la personne humaine, dotée de sa propre liberté
et responsable de son propre destin. Elle nous enseigne la véritable
nature de l’homme, créé à l’image de Dieu, mais imparfait, de l’homme
placé au centre de la création et achevant lui-même la création.
Athènes, c’est la philosophie
grecque. C’est Aristote. C’est l’apprentissage de la Cité. L’homme,
être social, animal politique, doit s’enraciner dans une éthique,
dans une esthétique, il a besoin de vivre en harmonie au cœur de
la Cité, en harmonie avec les autres, avec la nature aussi.
Rome, c’est Cicéron.
C’est le droit et la magistrature. C’est le sens du juste, c’est
la découverte de la propriété et de la loi. C’est l’ordre par la
vertu et le courage.
Sans doute les Romains
n’ont-ils pas davantage été fidèles à leur justice –et Cicéron en
a assez souffert – que les Grecs l’ont été à leur Harmonie, ou les
Hébreux au Décalogue.
Mais voilà en tout cas
comment « l’Occident » se préparait à recevoir le message
chrétien. Un message qui va réunir Jérusalem, Athènes et Rome, mais
qui va transcender les valeurs précédentes par une loi universelle :
celle du premier commandement « Aimez-vous les uns les autres ».
avec le christianisme la civilisation occidentale est devenue la
« civilisation de l’amour », suivant l’expression répétée
avec insistance par Jean Paul II.
Le développement : du Moyen Age au siècle des Lumières
Lorsque Saint Thomas
d’Aquin écrit la Somme Théologique, il donne une présentation presque
achevée des valeurs occidentales. Il éclaire ainsi de son génie
inspiré par l’Esprit Saint les plus profondes mutations que l’Europe
est en train de connaître. Il guide ses contemporains dans le monde
nouveau qui est en train de se construire : le monde capitaliste.
C’est en effet aux XII°
et XIII° siècles qu’une véritable explosion économique se produit.
Dans quel contexte ? La ruine définitive de l’Empire Romain
avait fait éclater le pouvoir politique, en dépit des efforts de
Charlemagne et quelques autres de reconstituer le Saint Empire Romain
Germanique. Les Européens étaient-ils livrés pour autant à l’anarchie ?
Point du tout, l’Eglise avait peu à peu réussi à imposer la « paix
de Dieu ». l’Eglise constitue en fait une véritable « multinationale » :
c’est la carte impressionnante par exemple des abbayes cisterciennes
qui jalonnent l’Europe de l’Atlantique à l’Oural. Parallèlement,
la diversité des nations et des seigneuries devient un atout précieux
pour ce qu’Harold Berman appelle « La Révolution du Droit » :
dans cette Europe chrétienne et pacifiée, les marchands inventent
les règles du jeu économique et social, s’accommodent des différences
de coutumes, de mesures et de monnaies. Ils inventent la « société
de confiance », c’est à dire un réseau qui, à travers les grandes
foires et les villes marchandes, réunit des familles qui ont un
commun intérêt à échanger, à respecter leurs engagements :
le crédit va naître, avec ses principaux instruments juridiques
inventés par les banquiers lombards. C’est la véritable naissance
du capitalisme, car c’est le signe que les hommes peuvent désormais
« capitaliser », c’est à dire intégrer le temps dans leur
comportement, planifier à long terme, donner un prix au temps( qui
est le taux d’intérêt, sujet sur lequel Thomas d’Aquin apportera
la souplesse voulue à la doctrine traditionnelle de l’Eglise prohibant
l’intérêt et la finance).
Pourtant, une thèse
bien connue, celle de Max Weber, associe la naissance du capitalisme
à la Réforme Protestante. S’il est vrai que les protestants et (malheureusement)
les guerres de religions donneront une nouvelle leçon aux Européens,
ils n’ont été en rien les pionniers du capitalisme. D’abord parce
que le capitalisme était là depuis au moins trois siècles, ensuite
parce que ce ne sont pas tous les protestants qui ont activement
participé à la création des grandes compagnies commerciales, au
développement de la navigation et du commerce mondial, mais seulement
quelques minorités protestantes qui s’étaient affranchies du joug
politique des Etats en formation – telle est du moins la thèse de
David Landes, qui montre le retard des Anglais soumis à une Eglise
contrôlée par le roi, par rapport aux Arménites et autres minorités
hollandaises, ou aux presbytériens martyrisés par les anglicans
et les catholiques. En France, ce sont les calvinistes pourchassés
par Louis XIV qui s’expatrient en Amérique ou en Allemagne pour
y créer la prospérité. C’est donc, une fois de plus, l’affranchissement
politique qui fait progresser l’Occident, qui prend désormais pied
en Amérique du Nord pour ne plus en revenir.
En revanche, ce que
les protestants ont apporté, mais à travers les guerres de religion,
c’est l’idée de la tolérance religieuse. Elle a des prolongements
philosophiques et moraux considérables. Car si jusqu’à présent les
valeurs occidentales avaient pour ciment la religion chrétienne,
elles vont désormais se laïciser, avec l’apparition du droit naturel,
du jus gentium de Grotius, du droit naturel de Puffendorf puis finalement
de John Locke. Ainsi va finalement naître la philosophie des droits
de l’homme, droits à la vie, à la liberté, à la propriété :
la trilogie de John Locke va dominer la philosophie écossaise, et
inspirera les pères fondateurs de la démocratie en Amérique. Les
Français des Lumières, trompés par le rationalisme cartésien, vont
confondre laïcisation et liberté religieuse avec athéisme et anti-cléricalisme.
Mais, en dehors de cet excès qui conduira à Robespierre et à l’impasse
de la Terreur, le XVIII° siècle aura été celui de l’apparition de
la liberté politique, de la victorieuse résistance à l’oppression
Et la liberté politique, comme elle l’avait fait aux XII° et XIII°
siècles, puis aux XVI° et XVII° siècles, va donner un nouvel élan
à l’Occident. Ainsi va se réaliser la Révolution Industrielle, préparée
si l’on en croit Douglass North par la réforme foncière
en Angleterre. La propriété privée, la liberté religieuse,
la liberté politique et les droits de la personne humaine venaient
ainsi couronner l’édifice de la civilisation occidentale.
Mais pourquoi cette
civilisation a-t-elle obtenu un tel succès ? En quoi serait-elle
supérieure à toutes les autres ?
Les piliers de la civilisation occidentale
La rapide incursion
dans l’histoire permet d’avancer une première esquisse de ce qui
a fait le succès de la civilisation occidentale. Elle a émergé et
s’est développée :
-
en recherchant un subtil équilibre, une fragile conciliation
entre des forces opposées,
-
en conjuguant par exemple diversité et unité,
-
en respectant la nature de la personne humaine.
Nulle autre civilisation
n’a pu trouver les équilibres introuvables que la civilisation occidentale
a su pourtant trouver :
-
Equilibre entre la croissance du bien-être matériel et
le progrès de la conscience et de la spiritualité. « L’homme
a les pieds sur la terre et la tête dans les cieux » disait
Aristote pour décrire la double dimension de l’être humain :
charnelle, matérielle d’une part, intellectuelle, spirituelle d’autre
part. D’autres sociétés ont versé dans l’excès de spiritualisme
(« les religions de la mort » condamnant les hommes à
mourir de faim pour accéder au nirvana), ou dans l’excès d’économisme
(les sociétés sans Dieu, imaginées par le matérialisme historique
marxiste). L’Occident a cherché ce premier équilibre.
-
L’équilibre entre l’économique et le politique
est une des formes du précédent, il permet à la liberté économique
de s’exprimer sans compromettre pour autant la liberté politique.
Il existe par comparaison des civilisations où la liberté économique
s’accompagne d’une dictature politique (comme la Chine nouvelle),
et d’autres où la liberté politique est satisfaite tandis que la
liberté économique est inexistante ou bridée (comme dans les pays
« en transition »). Tôt ou tard, il faut ou bien renoncer
à l’une et l’autre des libertés, ou bien les conjuguer, comme l’Occident
a su le faire. Mais il est évident que cet équilibre est d’une telle
fragilité que certains se posent la question de la compatibilité
entre la démocratie et la propriété, entre la démocratie et le libre
échange, etc..
-
Equilibre entre la religion et la Cité : l’Occident
s’est progressivement libéré de la religion d’Etat, ou de la Cité
céleste, pour aménager une coexistence bienfaisante (et non une « séparation »)
entre le religieux et le politique. Par comparaison nous avons eu
des sociétés théocratiques (comme les monarchies musulmanes) ou
des Etats sans religion comme dans l’univers communiste ou national-socialiste.
- Enfin, et non le moindre,
équilibre entre l’individu et la société : l’Occident
a su éviter les pièges de l’égoïsme, de l’individualisme forcené
qui conduit aux dictatures d’une minorité et à l’économie spéculative
à somme nulle où les uns s’enrichissent au détriment des autres,
aussi bien que les pièges du collectivisme destructeur de propriété
privée et d’initiative créatrice. Cette réussite se marque et est
due en grande partie au processus de marché, qui conduit chacun
à tenir compte des autres, et qui crée des « harmonies économiques »
si bien expliquées par le grand économiste français Frédéric Bastiat.
Une des raisons pour
lesquelles l’Occident a su aménager vaille que vaille les relations
entre l’individu et la société est qu’il a pu concilier la diversité
et l’unité, l’unicité et l’universalité. C’est par le polycentrisme,
par la complexité croissante, que l’Europe a progressé. Elle a tiré
sa force de ses différences, qu’elle a transformées en complémentarités,
qu’elle a su mobiliser par l’échange, par la compréhension mutuelle.
Hayek a parlé à ce sujet
de « l’ordre étendu » et Karl Popper de la « société
ouverte », pour exprimer ces relations humaines qui permettent
de coordonner un savoir dispersé dans l’humanité. La connaissance
progresse plus vite quand elle se partage entre un mplus grand nombre
d’individus. Chacun d’entre nous détient un savoir tacite, qui ne
sera révélé qu’au contact des autres. Voilà pourquoi tout élargissement
de l’espace des relations humaines, toute ouverture à d’autres,
apporte un supplément de savoir et de bien-être.
C’est au contraire l’excessive
centralisation et l’autarcie qui ont mis fin à la civilisation chinoise
ou à la civilisation des Incas ou, plus loin encore, des Egyptiens.
Ici encore le processus de marché, que les Occidentaux ont adopté
a montré ses capacités, par opposition à la gestion centralisée
et planifiée de l’économie.
Enfin et dominant l’ensemble,
le troisième pilier de l’Occident a été le respect de la personne
humaine, de sa dignité, de sa liberté, de sa propriété, de sa
créativité. L’histoire de la réussite de l’Occident est celle de
l’humanisme, de cette foi dans les possibilités de l’homme de prendre
son sort en mains, de cesser de s’en remettre à des éléments métaphysiques
ou physiques ou à la Divine Providence pour comprendre qu’il était
libre, et que Dieu l’avait ainsi voulu libre. L’Occident c’est le
rejet du fatalisme, qui aujourd’hui encore condamne tant de peuples
à la stagnation. L’Occident c’est le refus du déterminisme, du sens
de l’histoire, de l’évolutionnisme matérialiste : l’homme est
le principal acteur du progrès, il lui donne son sens. Et le progrès
de l’homme est quelque chose qu’il porte en lui, parce qu’être imparfait
il est à la recherche d’un dépassement, d’une perfection, qu’il
recherche sans jamais l’atteindre, mais qui mobilise son espoir
et son énergie. L’Occident s’est donc donné une vision de l’homme,
une anthropologie, faite elle aussi d’un savant dosage, d’un subtil
équilibre entre les énormes capacités et les limites de l’être humain.
Universalité des valeurs occidentales
Les sciences sociales
et la philosophie nous confirment pourquoi le système de valeurs
auquel l’Occident s’est adossé a pu non seulement assurer son bien-être
matériel et spirituel, mais aussi rayonner dans le monde entier.
Que les moyens de diffusion
des valeurs occidentales aient été parfois suspects, c’est incontestable.
Le militaire et le politique ont souvent tenu compagnie au missionnaire
et au marchand. Mais il n’en demeure pas moins qu’une fois connu
et adopté le système occidental a apporté un changement décisif
et positif partout dans le monde.
Les sciences sociales
aussi bien que la philosophie nous expliquent cet universel succès.
Les sciences sociales
relient le progrès et le développement à la présence de la liberté
économique et de la liberté politique. Statistiquement, à l’heure
actuelle, ce sont les vingt pays disposant du plus haut degré de
liberté économique qui ont la croissance la plus rapide sur les
vingt dernières années, de l’ordre de 5 %. Les pays en bas de la
même échelle de la liberté économique ont connu une décroissance
de l’ordre de 2 % par an. Les économistes qui ont élaboré ces données
(Pacific Institute de Vancouver et Heritage Foundation de Washington)
ont retenu comme critères de la liberté économique : la reconnaissance
et la protection de la propriété privée, la stabilité monétaire,
la libre entreprise privée, l’ouverture internationale aux échanges
et aux monnaies, le caractère subsidiaire des finances publiques
et de la réglementation.
Pourquoi ces signes
de liberté économique conduiraient-ils à une « large prospérité » ?
L’explication est bien simple, elle est donnée par exemple par Gary
Becker, qui ramène le développement à l’importance et à la qualité
du capital humain. Sont sur la voie de la richesse les pays qui
permettent au capital humain de se former et de s’exprimer, c’est
à dire où l’éducation et le savoir sont valorisés et permettent
aux individus de donner toute la mesure de leur talent créateur.
Il faut pour cela de bonnes institutions, comme la propriété privée,le
respect des contrats, un système bancaire et financier responsable.
Ces institutions permettent la recherche de la réussite, la diffusion
de l’esprit d’entreprise, elles créent un climat de confiance et
de sécurité qui permet d’élargir le calcul économique dans le temps
et dans l’espace. Telles étaient d’ailleurs les principales causes
de la « richesse des nations » déjà identifiées par Adam
Smith et Turgot au XVIII° siècle, en réaction contre la doctrine
mercantiliste dominante à l’époque, qui prônait le dirigisme et
le nationalisme économiques.
Ces évidences devraient apparaître à ceux qui
aujourd’hui semblent s’effrayer du fossé entre le Nord et le Sud
mais en même temps veulent étouffer la liberté économique. Ils ne
voient pas que le Nord c’est, pour l’essentiel, le lieu de la liberté
et qu’au Sud les pays qui ont adopté la liberté sont désormais au
Nord, c’est à dire ont rejoint le peloton des nations les plus riches.
A ce sujet, on fait grand cas des inégalités persistantes dans des
économies en croissance rapide. Cette observation des inégalités
doit être faite en dynamique et en termes relatifs plutôt qu’en
statique et en termes absolus.
Car dans une société qui connaît la liberté économique, il
est certain, il est humain, que le changement et le développement
soit d’abord le fait de minorités, d’individus mais le plus souvent
de groupes pionniers. Mais il est non moins certains qu’ils permettront
à d’autres individus, à d’autres groupes, de progresser à leur tour,
parce qu’ils connaîtront et accéderont à de nouveaux comportements,
à de nouveaux savoirs, à de nouveaux modes de vie. Le progrès se
fait ainsi par diffusion, par contagion. C’est par contraste l’absence
de liberté économique qui monopolise durablement la richesse entre
les mains de quelques-uns qui s’enrichissent au détriment des autres.
Voilà pourquoi il y a des riches au Sud, et souvent des pauvres
au Nord.
Ici intervient la liberté politique et la reconnaissance
des droits individuels. Car si les inégalités persistent dans des
pays où cohabitent une poignée de nababs et une masse indigente,
une nomenklatura et une maffia étalant sa richesse et un peuple
asservi et miséreux, c’est que le pouvoir s’exerce au profit exclusif
de ceux qui le détiennent, le plus souvent par la violence, le coup
d’Etat militaire, mais parfois aussi par l’effet d’une démocratie
pervertie. Michael Novak a montré avec talent comment l’esprit du
capitalisme américain s’est forgé dans la démocratie authentique,
celle qui protège les droits des minorités et des individus au lieu
d’imposer la dictature de la majorité. Faut-il s’étonner d’ailleurs
de la corrélation entre les deux libertés, la politique et l’économique ?
il existe une dynamique de la liberté, et on imagine mal l’homme
privé de droits civiques devenir un entrepreneur, on imagine encore
plus mal des hommes au pouvoir qui ne seraient pas tentés de faire
main basse sur la propriété de ceux qui ont réussi. « Le pouvoir
corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument » : cette
maxime du grand historien anglais Lord Acton est aujourd’hui illustrée
par la corrélation statistique qui existe entre la corruption et
l’absence de liberté économique : dictateurs et nomenklaturas
vivent de la spoliation, et la corruption va pourrir l’âme de tous
les individus, et les enfermer dans une servitude qui devient de
la servilité une « servitude consentie ».
Ainsi, la chance des gens les plus pauvres, les
plus modestes, réside-t-elle uniquement dans l’émergence et l’éclosion
des libertés. C’est parce que ces libertés tardent à naître que
certains pays demeurent aujourd’hui durablement des pays « en
transition », par la volonté de quelques-uns, de quelques forces
anti-démocratiques et maffieuses qui ne veulent pas abandonner leurs
privilèges et continuent à exploiter le peuple. Evidemment Marx
avait fait le même reproche à l’Occident en dénonçant l’exploitation
capitaliste, mais c’est parce qu’il n’avait rien compris au capitalisme,
dans lequel il voyait la simple propriété privée des moyens techniques
de la production, alors qu’il est la mise en valeur de toutes les
ressources, et par priorité de cette ressource rare (la seule ressource
rare en fin de compte, disait Julian Simon), qu’est le capital humain.
Le vrai capitalisme a mis fin aux inégalités et aux injustices les
plus flagrantes dans le monde occidental, parce qu’il était lui-même
fruit de la civilisation occidentale. Il peut être mis au service
de tous les hommes, de tous pays et de toutes époques.
Voilà qui me permet de conclure par le plus important,
par le jugement que portent les philosophes sur le système de valeurs
qui fonde notre civilisation. D’Aristote à Karol Wojtila, en passant
par Saint Thomas d’Aquin, les Scolastiques et John Locke, une grande
tradition s’est perpétuée et s’est enrichie qui explique le bonheur
de l’homme par l’homme lui-même, et par le bon usage qu’il sait
faire de sa liberté. Cet homme n’est ni Occidental, ni Oriental,
ni du Nord ni du Sud : il est l’universel humain. Mais c’est
bien en Occident, dans cette tradition philosophique que j’ai évoquée,
qu’il a été compris et respecté.
Quel est cet homme universel ? Il est substance,
faite de matière et d’intelligence, de chair et d’esprit de façon
consubstantielle, comme le pensait Aristote, à l’opposé du dualisme
cartésien entre corps et esprit ou kantien entre noumène et phénomène.
Cette substance identifie l’être humain : chacun est unique
et irremplaçable. Et l’homme est lui-même artisan (sinon maître)
de sa destinée, parce qu’il est autonome, et guidé dans son comportement
par sa raison. Cependant la rationalité humaine est limitée ou critique :
elle lui permet de prendre conscience de u sens de ses actes, d’identifier
le bien et le mal, mais elle ne lui permet pas d’accéder à la perfection
et à la vérité. Ainsi l’homme est-il en recherche permanente, forgeant
en permanence sa personnalité, à l’épreuve de la réalité. C’est
ce qui fait que non seulement l’homme est poussé à l’action, mais
aussi qu’il se forme par l’action, comme l’enseigne la phénoménologie.
Cependant cette recherche de la perfection, à travers l’action et
la création, n’est pas fructueuse si elle n’est pas éclairée par
la perception de la loi naturelle. Elle ne peut se faire de manière
indifférente, variable d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre
– ce qui nous conduirait à l’extrême subjectivité au relativisme
et destructrice de la perception éthique. Le progrès de l’être humain
ne peut se faire qu’en conformité avec la loi naturelle, l’homme
ne peut trouver dans son action l’occasion d’aller contre sa nature.
Voilà pourquoi les chemins du progrès sont toujours
hésitants, fruits de l’imperfection et de l’inconnaissance de l’homme.
Et le génie de la civilisation occidentale est d’avoir admis cette
conjonction permanente entre la foi qui guide la destinée à long
terme, et la raison qui permet de comprendre les leçons de l’expérience
immédiate et de tirer partie des erreurs.
Tous les hommes, toutes les civilisations qui
sont entrés dans cette logique, dans ce système de pensée qui conduit
à un système de valeurs, ont réalisé des avancées considérables.
Les Occidentaux ont eu le privilège de le comprendre par priorité,
et de l’avoir accepté, mais ce n’est pas pour autant leur apanage
exclusif : ces valeurs sont bien universelles.
Voilà comment nous pouvons aujourd’hui relever
le défi qui est lancé à la civilisation occidentale :
-
en commençant par retrouver, nous-mêmes occidentaux, les
valeurs de cette civilisation là où elles ont été oubliées :
c’est ce qui nous rendra la confiance et l’humilité que nous avons
perdues ; la meilleure façon de défendre des valeurs, c’est
de les honorer.
-
En soutenant dans le monde entier, au nom d’un devoir d’ingérence
morale, les individus et les forces qui oeuvrent pour la liberté
et la dignité de la personne humaine, alors que bien souvent nous
n’avons su dans le passé que raisonner en termes géo-politiques
d’équilibre militaire ou économique, ce qui nous a conduits à abandonner
les hommes de qualité pour accepter des dictatures, des totalitarismes
et des fondamentalistes. On pouvait espérer que la victoire sur
la barbarie communiste nous permettrait de faire rayonner la civilisation
occidentale et d’aider les peuples asservis sur le chemin de la
liberté, au lieu de cela nous avons laissé la pensée occidentale
dériver sous la houlette des mêmes intellectuels qui se faisaient
naguère les prosélytes de la barbarie.
Il nous faut aujourd’hui
cesser de tolérer l’écrasement et la déchéance de l’être humain,
mais pour cela remettre en honneur et en pratique le système de
valeurs universelles qui a fait la durée et l’éclat de l’Occident :
le système de la liberté personnelle et des justes lois de la Cité,
qui a produit la civilisation occidentale, la civilisation de l’amour.
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